Unité N°1: Saison 3
 
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Unité N°1: Saison 3

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Dr Sordin Molus
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  • Épisode 5: Bas-fonds, bas instincts... et bas du cul !

    Niveaux inférieurs du Secteur Zakéra, sur la Citadelle –
    Club privé Le Parfum de Rannoch


  • -– Nous y voilà, les gars, claironna le capitaine Saïda Keren en s'arrêtant à vingt pas de l'entrée. Le Parfum de Rannoch: un très respectable établissement de loisirs, dûment déclaré au registre du commerce de Zakéra. Une fois entrés, préparez-vous quand même à en prendre plein les mirettes! Double dose pour toi, Andrak! ajouta la Spectre humaine
    avec un clin d'œil malicieux à l'adresse du colosse butarien, qui la dévisageait de ses quatre yeux dubitatifs.

    Les quatre agents qui avaient emboîté le pas de la Spectre humaine connaissaient tous plutôt bien le Secteur Zakéra, réputé être le plus cosmopolite des six districts de la Citadelle. Ainsi, Feylin Adamas avait quitté l'espace asari depuis déjà près d'un demi-siècle, à l'issue de son service dans la Garde de Serrice; et même si elle privilégiait d'ordinaire la fréquentation du Secteur Tayseri, enclave asari par excellence, elle ne dédaignait pas d'arpenter d'autres quartiers, et de se confronter assez régulièrement à cet harmonieux brassage d'espèces qui faisait la réputation de la Citadelle. Le lieutenant-major de l'Alliance Damon da Costa, quant à lui, avait son petit pied-à-terre en plein cœur de la partie la plus animée des marchés du Secteur: une ambiance vivante à toute heure de la journée, qui n'était pas sans lui rappeler son enfance terrienne passée dans les favelas de Rio.

    De son côté, Sudaj Lenks préférait le calme feutré du Présidium; pour autant, l'Ingénieur galarien s'enorgueillissait de sa mémoire eidétique, et remettait régulièrement à jour ses connaissances encyclopédiques sur le cadastre de l'ensemble des Secteurs – au simple cas où cela pourrait lui être utile, un jour ou l'autre. Et en ce qui concernait Andrak Atkoso'dan, la dernière recrue débarquée dans l'équipe avant l'arrivée du capitaine Keren, il avait passé à peu près toute sa vie dans les Systèmes Terminus, et n'avait découvert que depuis peu à quoi ressemblait la vie sur la Citadelle. Pourtant, il s'était très vite accoutumé à l'ambiance des Secteurs, et avait rapidement fait son trou sur Zakéra: le gigantesque chasseur de primes butarien, au contact étonnamment facile en dépit de son physique intimidant, se faisait ainsi régulièrement de nouveaux amis, dans les nouveaux points de chute qu'il découvrait lors de chacun des brefs moments de repos de l'Unité N°1 entre deux missions.

    Et pourtant, aucun des quatre agents qui avaient accompagné leur patronne Spectre jusqu'ici, dans les niveaux inférieurs du Secteur Zakéra, n'avait jamais entendu parler de cette boite au nom d'un exotisme si insolite: Le Parfum de Rannoch! C'était sans doute là le signe que cet étrange établissement n'avait ouvert ses portes, ou changé de propriétaire ou d'activité, que depuis peu de temps. Tandis qu'il avançait en queue de peloton, Sudaj Lenks avait discrètement effectué quelques recherches rapides sur son Omnitech; la surprise née des premiers résultats lui avait fait rater un pas, mais l'ancien agent du GSI était parvenu à préserver son expression impassible lorsque ses compagnons s'étaient retournés vers lui.


    Jack et Saïda avaient cependant déjà évoqué la réputation sulfureuse de cette "boite pour tordus", pour reprendre les mots exacts de la plus tatouée des deux biotiques humaines. Par conséquent, Damon, Andrak et Feylin s'étaient attendus à ce que l'accès à un tel antre du vice se résume à une quelconque entrée dérobée, tapie dans une coursive glauque, au cœur d'un labyrinthe d'autres venelles mal éclairées des bas-fonds de Zakéra. Quelle ne fut donc pas leur surprise, lorsqu'ils avaient fini par déboucher sur une sorte de place quadrangulaire assez vaste, dont un haut portail repeint de couleurs douloureusement vives occupait toute la largeur d'un côté: vraisemblablement un ancien quai de chargement pour manutention lourde, débarrassé de ses plate-formes d'ascenseurs, et ouvrant directement sur l'entrepôt qu'il desservait auparavant. Absolument rien de discret ni de honteux dans la façade de cet établissement! Le nom de l'endroit, Le Parfum de Rannoch, s'étalait d'ailleurs même très orgueilleusement en travers du grand portail, en énormes caractères holographiques flamboyants – des caractères turiens, que les traducteurs automatiques des agents avaient retranscrits instantanément pour chacun d'entre eux.

    Un cycle de travail s'était achevé depuis une heure sur la Citadelle: c'était le moment où les bars et les boites tels que Le Parfum de Rannoch commençaient à faire le plein. Un videur turien veillait au filtrage devant le portillon d'entrée: armure noire bien briquée, mais pas d'armes apparentes. Dès qu'il vit approcher notre petit groupe d'agents – également équipés d'armures, mais aussi pour leur part d'armes très apparentes! –, le portier éleva dans leur direction sa main à trois serres, paume ouverte vers eux en un signe universel d'opposition:

    –- C'est un cercle privé, m'sieurs-dames. Passez votre chemin, je vous prie... En plus, à vous voir, ajouta-t-il en laissant entrer un visiteur turien élégamment vêtu, qu'il salua au passage, j'crois pas qu'un seul d'entre vous soit assez... dextro! pour apprécier pleinement ce qu'on offre là -dedans. Si vous voyez ce que je veux dire...

    Saïda adopta son visage le plus sérieux et son ton le plus autoritaire, lorsqu'elle fit circuler son Omnitech entre elle et le Turien. Cette attitude tout à fait caractéristique ne ferait que confirmer encore davantage l'identité qu'elle était était en train de décliner:

    –- Lieutenant Magda Zylberberg, Division Douanes du SSC; et voici mon équipe, en mission sur une enquête. Veuillez nous laisser libre accès à cet établissement, je vous prie.

    Bien sûr, aucun lieutenant Magda Zylberberg n'avait jamais travaillé au service des Douanes de la Citadelle. Et pourtant, il s'agissait là d'un identifiant tout ce qu'il y a de plus authentique: il arrivait en effet aux organismes conciliens tels que le SSC de fournir, sur demande expresse du Conseil ou du Ministère de la Défense Concilien, de fausses identités de leurs propres services, destinées aux Spectres et aux agents opérationnels du MDC. Néanmoins, pour les structures dépendant directement de nations et entités indépendantes, telles que le GSI galarien, la Marine de l'Alliance, voire même l'Ordre des probatrices asari, agents et Spectres en restaient réduits à forger de fausses identités avec les moyens du bord, en recourant à titre privé à des mercenaires de la contrefaçon, puisque le MDC se refusait à se salir les mains dans cette besogne compromettante.

    Saïda préférait éviter de décliner trop tôt son identité de Spectre. Elle savait que sa cible, Tulsan Fornebu, avait un accord avec le SSC, et qu'il ne se sentirait donc pas mis en danger par une petite descente à domicile: celle-ci n'impliquerait au pire, pour le trafiquant volus, que la triste nécessité de lâcher quelques pots-de-vin supplémentaires. La Spectre avait hésité un moment à utiliser de préférence une autre de ses fausses identités, la rattachant à la Division Criminelle du SSC. Mais si l'appartenance à ce genre de service redouté ouvre plus largement les portes lorsqu'on l'annonce, elle tend aussi à effaroucher davantage ceux qui ont quelque chose à se reprocher. Et Saïda Keren tenait beaucoup à ce que sa proie ne se sente pas effarouchée. Pas pour l'instant, tout au moins...

    Le videur turien examina la soi-disant équipe du SSC avec suspicion. Les deux Humains portaient des armures frappées du sigle N7 sur la poitrine; mais il était fréquent que les officiers de police conciliens vétérans des forces armées de l'une ou l'autre nation arborent toujours fièrement une trace de leur ancienne allégeance. Le Turien s'arrêta par contre nettement plus longuement sur Andrak:

    –- Une équipe d'enquêteurs du SSC, hein? Ben voyons donc! Le Butarien aussi, peut-être? C'est que d'ordinaire, on n'en voit quasi pas, chez vous autres...

    «Toi, tu es un peu trop futé, mon gars! songea Saïda. Ça finira par te jouer des tours...» Mais pas aujourd'hui, conclut également la Spectre, qui souhaitait encore la jouer réglo à ce stade. Mais tandis qu'elle se creusait les méninges pour trouver une solution rapide et sans violence, c'est Feylin qui sauva la situation en déclarant brusquement avec aplomb:

    –- Ce... monsieur n'est effectivement pas membre du SSC: c'est un témoin qui a passé, disons, un arrangement mutuellement profitable avec les Douanes de la Citadelle. Il doit nous désigner l'emplacement d'une cache de contrebande dissimulée à l'intérieur même de ce club, et censée abriter un petit stock de sable rouge – à l'insu de vos patrons, rassurez-vous, nous en avons déjà l'absolue certitude! Si vous coopérez pleinement, nous n'aurons donc même pas besoin d'impliquer la responsabilité de votre établissement dans notre procédure.
    –- Il est armé, vot' témoin!
    observa le Turien, toujours sur ses gardes.
    –- Oh, ses armes sont neutralisées, bien sûr! Personne – personne d'aussi malin que vous, en tout cas! – n'irait songer qu'une équipe du SSC puisse inclure un Butarien armé, n'est-ce pas?
    –- Mmm... Et vous ne craignez pas que quelqu'un puisse le reconnaître, là-dedans?
    –- Allons donc!
    rétorqua la belle Asari avec un sourire complice, tandis que le portier turien laissait à nouveau entrer trois autres de ses semblables. Sérieusement, vous en connaissez beaucoup, vous, des Turiens capables de distinguer un Butarien d'un autre?

    Le cerbère eut un mouvement de mandibules qu'on aurait pu comparer à un sourire entendu, lorsqu'il se décala sans un mot de plus pour livrer le passage à la soi-disant équipe du SSC. La plaisanterie, et sans doute aussi le charme de Feylin, l'avaient apparemment assez distrait pour qu'il ne relève même pas combien la haute taille d'Andrak le distinguait de n'importe lequel de ses congénères!

    Une fois franchi ce premier barrage, le capitaine Keren glissa à la jeune Asari sur un ton réellement admiratif, dénué de la moindre pointe de sarcasme:

    –- Là ma belle, tu m'as épatée! On dirait bien que tu as su les mériter pour quelque chose, tes galons de Spectre... C'était un modèle d'anthologie en matière d'enfumage, du grand art, vraiment digne d'un enfoiré de Volus!
    –- Dans ce cas, je n'ai pas de mérite
    , répliqua Feylin d'une voix pincée. Mon père était un enfoiré de Volus!
    –- Quand on en aura fini ici
    , gronda Andrak de son côté, j'ai quand même bien envie de revenir graver mon visage dans la mémoire de ce pauvre crétin de Turien, afin qu'il ne risque plus de me confondre avec un autre!

    En regardant par-dessus son épaule, Saïda aperçut le videur turien en train de passer un appel sur son communicateur. Comme elle s'y attendait, il devait sans doute alerter ses patrons et collègues de la descente du SSC; peut-être également Fornebu, si le trafiquant volus lui graissait la patte pour cela. Il allait donc falloir enchaîner rapidement sur la suite du plan...

    Passé le vestibule cloisonné, le groupe pénétra dans un vaste espace ouvert, très haut sous plafond: effectivement un ancien entrepôt, de toute évidence. L'aménagement de cette salle, aux éclairages diffus, consistait essentiellement en une grosse douzaine de petits podiums lumineux, répartis ça et là: sur chaque podium, une unique danseuse, et tout autour, plusieurs fauteuils, sofas, et quelques tablées. Le public était exclusivement composé de Turiens mâles en tenues élégantes mais décontractées, ajustées sur leurs torses larges et leurs membres grêles, bien éloignées des armures militaires dans lesquelles on croisait habituellement leurs congénères. Et en circulant dans la pièce, les agents réalisèrent bientôt que l'ensemble des danseuses étaient de jeunes Quariennes!

    La musique ambiante aux tons aigres et languissants n'était pas sans rappeler à Damon et Saïda certaines mélopées moyen-orientales de la planète Terre. C'est sur cette complainte que les performeuses quariennes se trémoussaient de manière chaloupée, en agitant en rythme leurs voiles chamarrés, un peu plus amples que ceux que leurs semblables arborent d'ordinaire pour parvenir à se distinguer les unes des autres. Leurs visières opaques et anonymes avaient au moins l'avantage de dissimuler ce que ces malheureuses déracinées pouvaient bien éprouver durant cette besogne dégradante, pour le moins éloignée des objectifs premiers de leur pèlerinage.

    –- Par la Déesse! s'exclama Feylin à mi-voix. J'ignorais qu'un endroit pareil pouvait exister sur la Citadelle...
    –- Moi, je n'imaginais même pas que ça puisse exister où que ce soit ailleurs dans la galaxie!
    pesta Andrak, visiblement révulsé. Même sur Oméga, je n'avais encore jamais vu un truc de ce genre!

    L'écœurement d'Andrak était compréhensible. Que ce soit sur la grande station pirate d'Aria T'Loak, ou dans d'autres bourbiers plus infâmes encore des Systèmes Terminus, le gigantesque chasseur de primes butarien né dans la servitude avait toujours mené une impitoyable croisade personnelle contre l'esclavagisme, et d'une manière plus générale, contre l'exploitation abusive du faible par le fort, en tant qu'outil de travail et source de revenus faciles. Sur son temps libre, il avait ainsi déjà fait déposer leur bilan – après de sérieuses réductions de personnel! – à plusieurs boxons d'abattage ou clandés recourant à la main-d'œuvre servile, sans même parler d'établissements plus confidentiels encore, exclusivement fréquentés par les plus immondes pervers, sadiques ou pédophiles. Alors oui, on pouvait comprendre que le grand Butarien soit révolté de retrouver jusqu'ici, sur la Citadelle elle-même, de telles pratiques d'exploitation sans vergogne d'une espèce connue pour être aussi fragile économiquement que médicalement.

    –- Les jeunes Asari dansent et s'exhibent par goût, observa Feylin d'une voix emplie de pitié, pas sous la contrainte ou poussées par la misère, comme ces malheureuses Quariennes. Je doute qu'aucune de ces pauvresses ait jamais envisagé d'aboutir dans un tel rade, quand elles ont entamé leur pèlerinage! Voilà donc ce que deviennent celles qui ne parviennent pas à trouver un poste qui corresponde à leurs compétences techniques... Par la Déesse, quelle déchéance!


    Sudaj Lenks, lui, observait d'un œil bien plus détaché les danses lascives des jeunes Quariennes, qui continuaient à se trémousser de manière passablement convaincante au rythme de la musique langoureuse, en ondulant et tournoyant sur leurs jambes au galbe si particulier. Ce spectacle n'inspirait bien sûr guère plus qu'une vague curiosité sociologique au Galarien, pour lequel l'attraction sexuelle telle que pouvaient la ressentir les autres espèces n'était qu'une donnée purement subjective.

    –- Mmm, ne pense pas que Quariennes pratiquent l'effeuillage, établit rapidement l'Ingénieur, ni intimité trop poussée avec clientèle. Anti-hygiénique, trop dangereux pour leur santé, même en disposant d'une pleine citerne d'antibiotiques!
    –- Dans le mille, Sauterelle
    , lança Saïda avec un demi-sourire. Ici, les danseuses conservent effectivement du début à la fin de leur numéro une tenue parfaitement étanche, sans dévoiler le plus petit carré de peau qui suffirait à les rendre malades pour des semaines... Il faut savoir que du point de vue des clients réguliers de cet établissement, nous sommes ici dans un temple du raffinement dédié à l'esthétisme du corps des Quariennes, et à leur sens naturel de l'élégance...» La Spectre humaine adopta un ton nettement plus mordant lorsqu'elle poursuivit: «...De mon point de vue en revanche, je dirais que la plupart des tarés qui glandent ici ont vraiment dû passer trop de temps à mater et remater "Flotte & Flotille", et ses suites dérivées...!
    –- "Flotte & ..." – Kézako?!
    demanda Damon d'un ton intrigué.

    Avec du recul, le jeune natif terrien ne fut qu'à moitié surpris d'être à nouveau le seul au sein du petit groupe à avoir besoin d'éclaircissements, au sujet d'éléments de culture galactique que les autres semblaient considérer comme allant de soi. Ce fut Saïda qui lui apporta ses lumières sur la question – une Terrienne d'origine tout comme lui, pourtant, mais un peu plus âgée et ayant nettement plus bourlingué:

    –- "Flotte & Flotille": un vieil holo des années 70, un nanar sirupeux à souhait, mais devenu culte aussi bien sur Palaven que sur la Flotte Nomade. L'intrigue est centrée sur les rapports amoureux entre Turiens et Quariennes. Comme il s'agit des deux principales espèces évoluées dont la physiologie soit basée sur des acides dextro-aminés, elles sont l'une pour l'autre l'espèce avec laquelle les rapprochements physiques et, hum, échanges de fluides soient les moins risqués... tout en demeurant assez exotiques pour pimenter la chose! Et des études montrent que pas mal de Turiens qui ont grandi avec cet holo, ont développé des fantasmes parfois carrément malsains vis-à-vis de la morphologie des Quariennes, de leur voix synthétique, ou du secret de leur masque...

    Damon roulait des yeux éberlués, à mesure que sa supérieure levait le voile sur un aspect souvent peu abordé de la culture populaire turienne. L'Humain sembla hésiter un moment à cracher au sol avant de ravaler son écœurement, et de se contenter de grogner en hochant la tête:

    –- Décadent à souhait... Décidément, la libido des Turiens restera à jamais un mystère pour moi!
    –- Oui, pour moi aussi
    , soupira Feylin, qui pensait pourtant avoir quelques lumières sur le sujet depuis sa relation intime avec le défunt commandant Serval Quirinus (1).

    Le petit groupe inter-espèces tendit instinctivement à resserrer les rangs, alors qu'il progressait au milieu de ce cénacle particulièrement glauque, rassemblant faux esthètes et vrais pervers. Damon avait les idées larges, et une sexualité ouverte et parfaitement épanouie; pourtant, il eut une remontée acide en bouche, lorsqu'il s'aperçut que certains des spectateurs turiens vautrés sur leurs sofas, juste en face des danseuses, n'avaient pas toujours leurs deux mains parfaitement visibles!

    –- Par pitié, cap'taine, supplia le N7 d'un ton très convaincant, fais-moi une fleur: si ce genre d'endroit existe chez les Hanari, promets-moi de ne pas m'y traîner! Ça gâcherait mes nuits à jamais!
    –- Relax, Champion!
    le rassura Saïda. Les Hanari ne sont que de grosses méduses asexuées, avec encore moins de libido qu'un Galarien macéré dans du rynkol! Tu n'as donc rien à craindre de ce côté-là...

    Derrière eux, Lenks ne sembla pas le moins du monde touché par la remarque a priori désobligeante de la Spectre: après tout, une espèce ne peut pas se sentir insultée par tout ce qui concerne des pulsions qu'elle n'a jamais ni ressenties, ni même réellement comprises...

    N'ayant pas davantage de temps à gâcher en considérations chorégraphiques, Saïda et ses agents se dirigèrent directement vers le fond du club, où un grand bar lustré dominait une piste de danse peu fréquentée. Son vaste mur lumineux était tapissé d'étagères chargées de bouteilles, et autres globes ou cylindres de verre emplis de liquides aux couleurs chatoyantes – émettant même parfois de légères phosphorescences! Le groupe s'avança droit vers la petite porte dérobée que l'on pouvait tout juste deviner à la gauche du bar, menant vers les réserves et arrière-salles de l'établissement. Lenks passa rapidement son Omnitech devant le panneau, qui coulissa presque aussitôt sur un trille positif.

    Derrière son comptoir, le barman butarien les regarda d'abord faire sans réagir, totalement stupéfait, mais estima assez vite préférable de retourner à ses verres lorsque Andrak – qui devait facilement mesurer deux têtes de plus que lui! – planta ses quatre yeux de manière particulièrement intimidante dans ceux du malheureux employé du Parfum de Rannoch. Le chasseur de primes inclina également très nettement la tête vers la droite, une attitude assez courante d'un Butarien à un autre pour revendiquer la position dominante, ou tout simplement pour suggérer comme ici: «Mêle-toi de tes affaires, petit!»

    –- Je suis assez étonné de trouver un congénère butarien employé dans ce genre de business 100% turien, observa tout de même Andrak après que le groupe fut entré.
    –- Les Turiens voulaient sans doute un barman qui n'irait pas siroter en douce leur bibine dextro! plaisanta Damon.

    La première salle dans laquelle pénétra l'équipe n'était qu'une réserve fort chichement éclairée, mais généreusement approvisionnée en fûts, caisses, et casiers d'alcools dextro-aminés turiens en tous genres – depuis la célèbre liqueur d'amandes de Cipritine, jusqu'aux précieux vins de fruits rares importés directement de Triginta Petra. Une autre porte discrète au fond de la pièce débouchait sur une étroite coursive enserrée entre deux parois, menant vers la principale arrière-salle du club privé que la cible de l'Unité N°1, le trafiquant volus Tulsan Fornebu, louait vraisemblablement sous une fausse identité.

    Un dernier obstacle se dressait toutefois encore au bout du corridor, entre les agents et leur proie; un unique obstacle, mais de taille: une sentinelle krogane en armure lourde! L'énorme cerbère resserra sa prise sur son fusil à pompe lorsque le groupe d'intrus se rapprocha de lui. En fait, Saïda vint même se planter crânement à un pas seulement du gigantesque guerrier de Tuchanka, alors que le sommet de sa propre tête n'atteignait même pas le bas du menton de cette montagne de muscles et d'acier! Le gardien krogan, légèrement décontenancé par une telle audace, se retrouva donc obligé d'incliner sa bosse vers la minuscule Humaine en armure N7; celle-ci, apparemment pas impressionnée pour deux sous, annonça immédiatement d'une voix claire:

    –- Salut, mon grand! Je suis à la recherche de Tulsan Fornebu...» Sa paume s'éleva à hauteur de sa propre taille, afin de figurer la stature de sa proie: «...Un Volus!
    –- Connais pas!
    cracha le Krogan d'un ton menaçant. Y a pas de Volus ici: c'est un endroit propre! Allez, cassez-vous, maintenant!

    Pour toute réponse, Saïda serra vigoureusement les poings et fit surgir un nuage d'ondes bleutées tout autour de sa silhouette, tandis qu'elle levait en l'espace d'un instant une puissante Barrière biotique. Surpris, le Krogan recula d'un pas. Feylin imita aussitôt sa bien-aimée patronne, tandis que Damon posait une main souple et réactive sur la crosse du pistolet lourd Carnifex porté bien en évidence à sa hanche. Dans la même seconde, Andrak le Franc-tireur et Lenks l'Ingénieur activèrent tous deux leur Omnitech autour de leur avant-bras, prêts à en faire jaillir l'enfer. Tout en se tenant hors de portée d'une réaction stupide et désespérée de la part du garde krogan, Saïda articula alors d'une voix lente et hypnotique:

    –- Regarde bien autour de toi, mon mignon, et écoute attentivement mes paroles. On est cinq, lourdement armés, et foutrement motivés. Toi, t'es juste une garnison d'un seul... C'est salement léger, non? Alors d'une manière ou d'une autre, on va la franchir, cette porte. Quant à savoir si tu respireras encore à ce moment-là... C'est à toi seul d'en décider!

    Avec une rage visiblement mal contenue, la brute commença par toiser l'Humaine derrière son aura bleutée, puis jaugea le reste des membres du groupe. La Spectre lui adressa un signe de tête négatif, discret mais sans équivoque, lorsqu'il tenta d'approcher la main de son communicateur. À regret, l'énorme saurien bipède finit par sécuriser son fusil à pompe, s'écarta lentement de la porte, puis remonta le corridor qu'avait emprunté l'équipe, en traînant des pieds et en grommelant quelque chose qu'aucun traducteur automatique ne parvint à restituer.

    –- Gentil varren, ironisa Saïda au passage du Krogan.

    Lenks mit cette fois-ci un peu plus de temps à pirater le verrouillage holographique de la porte. Les panneaux de cette dernière se rétractèrent sur le bureau tout récemment aménagé de Tulsan Fornebu. Le courtier de la pègre avait visiblement l'habitude de voyager léger entre deux nouvelles planques: à l'exception des nombreux serveurs et terminaux déployés dans toute la vaste pièce, les seuls meubles de standing présents se résumaient à un bureau ouvragé avec deux chaises assorties, disposés sur un luxueux tapis, et au fauteuil capitonné bien trop haut et trop grand pour lui dans lequel Fornebu trônait en maître des lieux. En bon technophile, Lenks évalua rapidement la qualité de l'exo-combinaison que portait le petit Volus boursouflé: il reconnut là un modèle de très grand prix, entièrement équipé de toutes les options d'autonomie et de confort possibles et imaginables les plus à la pointe du progrès. Un autre élément de standing prévu pour impressionner les plus initiés de ses interlocuteurs...

    Fornebu considéra un moment en silence les individus armés qui venaient de s'introduire dans son bureau. Derrière le masque inexpressif de sa combinaison étanche, le Volus ne laissa paraître aucune surprise, ni aucune inquiétude lorsqu'il déclara d'une voix calme et posée:

    –- Je pensais pourtant avoir un accord solide avec le SSC... Vous vous exposez à une belle remontée de bretelles de la part de vos supérieurs, mes amis!
    –- On n'est pas du SSC, Monsieur Fornebu
    , déclara Saïda en s'avançant vers le bureau, tandis que ses agents se déployaient en ligne derrière elle. Je suis le capitaine Saïda Keren, agent Spectre investie des pleins pouvoirs par le Conseil en personne, ajouta-t-elle en confirmant son identité – la vraie! – par le biais de son Omnitech, et placée à la tête de l'Unité GEIST N°1 que voici. Nous avons juste quelques questions à vous poser. En fonction de vos réponses et de votre degré de coopération, il est envisageable que vous ne soyez pas contraint de ressortir d'ici en tant que notre prisonnier... tout comme il est envisageable que vous ne ressortiez pas d'ici du tout!
    –- Désolé ma p'tite dame
    , répartit le Volus, dont la voix étouffée ne trahissait toujours pas la moindre appréhension. Je suis réellement navré, mais je ne reçois que sur rendez-vous; et uniquement des gens que je connais. Et vous, je ne vous connais pas! Vous allez donc me faire le plaisir de faire demi-tour par où vous êtes venus, avant qu'il ne vous arrive quelque chose de très, très déplaisant...

    Sans se démonter, Saïda se rapprocha encore, et vint poser une cuisse sur le rebord du bureau, directement en face du trafiquant. Elle se trouvait ainsi placée en surplomb au-dessus du petit Volus, qu'elle dominait d'un regard plongeant assez menaçant. Mais c'est cependant d'une voix relativement neutre qu'elle décida d'établir le rapport de forces, comme un simple constat de l'indiscutable supériorité de sa position actuelle:

    –- Je vous trouve bien flambard, pour un ballon de plage tout seul dans sa combi...

    Fornebu ne semblait pas pour autant disposé à se laisser ainsi intimider dans son propre bureau. Il recula dans son vaste fauteuil, de manière à réduire d'autant l'angle entre son regard et celui cette Humaine déplaisante, avant de répondre d'un ton particulièrement rogue:

    –- Je sens que ça commence à devenir intéressant... Et maintenant, vous comptez faire quoi, ma p'tite dame?
    –- Capitaine
    , répondit posément Saïda. On m'appelle: capitaine; ou bien: Madame. Par simple respect, en ce qui concerne la plupart des gens...
    –- Ah ouais, vraiment?
    poursuivit l'inconscient petit Volus, sans changer de ton. Et en ce qui concerne les autres?
    –- Par instinct de survie, je suppose...

    Le poing que la N7 venait de brandir entre elle et l'insolent personnage s'irisa d'éclairs bleutés, qui remontèrent progressivement le long de son avant-bras à mesure que les pulsations lumineuses du phénomène biotique se faisaient plus intenses, jusqu'à nimber de lumière bleue aussi bien le sourire féroce de la Spectre que le masque de la combinaison de Fornebu. Si celui-ci dissimulait l'expression du Volus, son mouvement de recul paniqué, et les saccades désordonnées de ses bras courtauds, en disaient assez long sur son regret d'avoir provoqué une biotique aussi visiblement puissante:

    –- Bon, okay, okay...! Je suis sûr qu'il y a moyen de...

    Le trafiquant fut interrompu dans ses manœuvres dilatoires par un sifflement pneumatique, lorsqu'un panneau que personne n'avait remarqué au fond du bureau coulissa pour livrer le passage à trois puissants guerriers krogans en armure; parmi eux, le gardien que l'Unité N°1 avait écarté de la porte du bureau. Tous trois étaient armés d'énormes fusils à pompe Claymore: à très courte distance, de quoi changer en pulpe tout le groupe d'agents en une seule salve! Heureusement, l'étroitesse du passage força les Krogans à en émerger un par un; en outre, les deux groupes se tenaient encore à huit bons mètres l'un de l'autre, et le fauteuil de Fornebu se dressait dans le champ d'arrosage des nouveaux arrivants: autant de facteurs qui différèrent de manière bienvenue le déclenchement immédiat du massacre, et qui laissèrent aux agents du Conseil le temps de se placer sur la défensive...

    Saïda pesta entre ses dents. Elle avait bien sûr prévu que le bureau du trafiquant serait pourvu d'une issue de secours, ce pourquoi elle avait souhaité qu'il continue à se sentir en confiance jusqu'au moment où elle se tiendrait devant lui. Et elle avait aussi envisagé la probabilité qu'un truand de l'envergure de Fornebu, même s'il cherchait à demeurer le plus discret possible, aurait recruté bien plus qu'un unique garde du corps pour assurer sa protection. Mais la Spectre se sentait si proche d'extorquer au Volus des révélations décisives, qu'elle en avait négligé les plus élémentaires mesures de prudence!

    Dès l'arrivée de ses troupes, Fornebu avait tendu un petit bras désespéré dans leur direction, en interpellant celui qui semblait être leur chef :

    –- Rugg! Les gars! Débarrassez-moi de ces gens-là...

    Malgré cette injonction on ne peut plus directe, le dénommé Rugg ne semblait pas plus pressé que ça d'engager le combat. Si le mercenaire krogan était parvenu à survivre jusqu'à un âge assez avancé dans sa dangereuse profession, c'est qu'il s'avérait être plutôt doué dans un talent bien particulier: savoir évaluer avec précision, en un bref coup d'œil, toute l'étendue de la menace à laquelle il se trouvait confronté. Rugg s'accorda donc le temps de détailler ses adversaires potentiels; avec son expertise en la matière, cela ne lui demanda guère plus de deux secondes en tout.


    Le Krogan commença par les deux plus costauds, placés sur la droite du groupe, près de la porte. Un Butarien au moins aussi grand, et presque aussi large que lui-même, et qui paraissait aussi sûr de lui que si le fusil Chasseur encore placé sur le dos de son armure allait surgir entre ses mains comme par enchantement. À bien observer son visage marqué, sans doute un ancien mercenaire, ou peut-être plutôt un chasseur de primes, qui avait dû regarder plus d'une fois dans les yeux toute la noirceur de la galaxie... À côté de lui, un Humain solidement bâti, de toute évidence un soldat de métier, dont l'armure N7 parlait pour lui – une armure authentique, s'entend, pas l'un de ces joujoux factices en vente sur Extranet; l'œil affûté d'un fichu tueur à distance, correspondant bien au fusil de précision replié sur le dos de son armure, mais probablement tout aussi mortel en combat rapproché...

    Le garde du corps krogan poursuivit son évaluation rapide des deux agents suivants. Une Asari, jeune encore, mais au regard droit et pénétrant, et dont la posture de combat révélait une vétérane qui aurait passé bien plus de temps dans les rangs de la Garde de Serrice, et sur les pires champs de bataille de la bordure galactique, que sur les pistes de danse de la Citadelle... Et un Galarien qui ne payait pas de mine a priori, mais avec cependant assez de sang-froid pour demeurer aussi imperturbable qu'une statue en présence de trois Krogans armés et menaçants; apparemment équipé du tout dernier modèle d'Omnitech, un Savant XX puissamment optimisé; clairement estampillé GSI, Rugg aurait parié sa bosse là-dessus, et donc au moins aussi dangereux que les trois autres...

    Le constat du mercenaire krogan était décidément de moins en moins rassurant... Et puis, il y avait encore cette étrange Humaine, elle aussi en armure N7, petite, fluette, vraiment pas à sa place ici, mais qui semblait pourtant tout dominer de son regard bleu dérangeant, comme si elle venait tout juste d'acheter ce taudis et s'apprêtait à les foutre à la porte, lui et ses deux krantt! Rugg était certain de l'avoir déjà vue quelque part. Et puis d'un coup, il se souvint, dans l'instant même où l'un des deux autres Krogans – celui qui avait dû céder le passage à Saïda et à son équipe – laissait fuser son impatience:

    –- C'est quoi le problème, Rugg?! Pourquoi qu'on les défonce pas, ces minus?...
    –- Bordel, Kracht!
    l'interrompit son chef, presque paniqué. L'Humaine, là! Ce regard de glace... Me dis pas que tu la reconnais pas!

    Le dénommé Kracht dévisagea un moment l'Humaine chétive qui lui faisait face. D'un seul coup, le rougeoiement féroce dans ses yeux s'éteignit, tandis qu'un nom redouté s'exhalait en un souffle de sa mâchoire pendante:

    –- L'Œil de la Colère!...

    Feylin entrouvrit la bouche de surprise à l'énoncé de ce nom. L'Asari supposait bien que la victoire écrasante de Saïda sur le puissant seigneur de guerre biotique du clan Hromach avait dû fortement accroître la renommée de la Spectre auprès des Krogans. Mais pas un instant elle n'aurait imaginé que cet affrontement titanesque, ainsi que son inimitable regard bleu de givre, auraient pu lui valoir pour surnom le nom même que les solides guerriers de Tuchanka avaient donné à l'impitoyable soleil de leur monde irradié – Aralakh, l'Œil de la Colère en dialecte krogan!

    Kracht et l'autre krantt de Rugg commencèrent imperceptiblement à se serrer derrière leur chef; mais même s'il était le plus costaud des trois, sa silhouette n'était tout de même pas assez large pour servir d'abri à ses deux compagnons! Ayant vite compris qu'il n'avait déjà plus rien à espérer d'eux, Rugg entreprit de tenter de calmer le jeu avec la bombe humaine qui lui faisait toujours face avec un aplomb déconcertant:

    –- Écoutez, M'dame, personne cherche les emmerdes, ici! On est des bons citoyens, nous autres, si si, j'vous jure!... On paye presque toutes nos taxes, on obéit bien gentiment au SSC, et on demande qu'à aider, euh, la justice, ouais, c'est ça, la justice... Sinon, euh, y a kek chose qu'on peut faire pour vot' service?

    Les trois gros bras crurent être en train d'avaler leur dernière goulée d'air, lorsque la légende biotique éleva le bras devant elle. Mais elle se contenta d'activer son Omnitech, faisant ensuite lentement circuler son gantelet lumineux entre elle et les Krogans. Ceux-ci reçurent alors sur leurs propres Omnitechs un signal bien surprenant, les avertissant que leurs comptes venaient d'être crédités! Quant à l'Humaine chétive, elle... leur souriait!?

    –- Ouais les gars, lança-t-elle d'une voix enjouée, faites-moi plaisir: allez donc descendre quelques verres de rynkol à ma santé, et à celle de Tuchanka! Oh, et inutile de revenir, au fait: à supposer que Monsieur Fornebu soit encore là à votre retour, je pense qu'il aura envie de changer de gardes du corps...

    Visiblement ravis de s'en tirer à si bon compte, les trois Krogans eurent tôt fait de débarrasser le plancher, ne se retournant même pas pour surveiller leurs arrières lorsqu'ils se bousculèrent pour repasser l'étroite porte dérobée par laquelle ils étaient entrés. Assez satisfaite d'elle-même, le capitaine Keren battit ses paumes l'une contre l'autre comme pour marquer la conclusion de ce léger contretemps, avant de revenir s'asseoir sur le bureau de l'entremetteur volus auquel elle adressa son plus large sourire de triomphe:

    –- Bon, et maintenant, à nous deux, mon p'tit bonhomme... Tu penses réellement pouvoir continuer à me tenir tête, là où trois Krogans ont eu le carré qui a sombré au fond du calfouette?!

    Vaincu, Fornebu se recula au fond de son fauteuil, et tenta de négocier sa reddition le plus dignement possible:

    –- Bien, bien... Donc, que voulez-vous savoir... Madame?

    Saïda se pencha au-dessus du bureau, de manière à ce que son menton vienne presque toucher le front du masque de l'exo-combinaison du trafiquant volus: une manœuvre d'interrogatoire classique, calculée afin d'envahir la sphère de confort de son interlocuteur tout en s'assurant de conserver la position dominante.

    –- Pour faire court, susurra la Spectre, je suis à la recherche d'Humains louches qui préparent un gros coup. Je veux dire: du très, très lourd! Or, je sais de source absolument sure que des Humains carrément louches – des étrangers, pas la pègre ordinaire de Zakéra – veulent te faire la peau après un deal que tu aurais passé avec eux. C'est une petite fée tatouée de partout qui me l'a soufflé à l'oreille... Tu vois de qui je veux parler? Elle aussi souhaiterait s'entretenir avec toi, d'ailleurs... Et crois-moi, tu as de la chance d'avoir affaire à moi plutôt qu'à elle!
    –- Oui, ça, j'en conviens!
    soupira le petit Volus en semblant réprimer un tressaillement. Bon, par où commencer...? Voici presque deux semaines, trois Humains sont entrés en contact avec moi. Ils ne m'inspiraient pas franchement confiance; mais après tout, c'est le cas d'à peu près tous mes clients, et ils payaient bien mieux que la plupart d'entre eux! Ils m'ont laissé l'impression de soldats, ou plutôt d'assassins de métier, très pros, très froids... Glaçants, même! Armures de techniciens avec casques à visière intégrale, voix synthétisée, phrases brèves et précises... Je n'avais jamais entendu parler du profil de ce trio-là dans les Secteurs, mais eux savaient visiblement très bien comment remonter jusqu'à moi!
    –- Et qu'est-ce qu'ils te voulaient, ces trois terreurs?
    –- Oh, ils voulaient juste que je les branche avec le meilleur faussaire de mon carnet d'adresses, en vue de forger des identifiants contrefaits de très haute qualité. Je parierais ma combi que leurs propres identifiants, ceux avec lesquels ils ont pu débarquer sur la Citadelle, étaient déjà des faux; mais là, c'est le niveau très au-dessus qu'ils voulaient! J'ai donc servi d'intermédiaire pour les mettre en contact avec l'une de mes contractuelles régulières en la matière: une faussaire de génie, douée comme pas deux... Une exilée quarienne en rupture de Flotte, je n'ai jamais cherché à savoir pourquoi; mais une brave fille, en tout cas... Comme elle dansait ici occasionnellement, ce club était un bon endroit pour nous rencontrer et faire affaire...
    –- Vous employez le passé à son sujet
    , observa Lenks d'un ton inquisiteur.
    –- Je l'ai directement mise en contact avec les clients, poursuivit le Volus de sa voix essoufflée, en touchant ma comm', mais sans chercher à en savoir plus long sur la nature précise de leur commande. Quelque chose me disait que toute cette affaire puait; et j'ai beau respirer de l'ammoniac à longueur de journée, j'ai le nez pour ça! Et de fait, il y a un peu moins d'une semaine, j'ai échappé de peu à un attentat à l'explosif dans mon repaire de l'époque! Mais mes gardes du corps y sont restés, eux: c'est pour ça que j'ai été obligé de les remplacer par les trois lourdauds que vous avez faits dégager, tout à l'heure. C'est aussi à ce moment-là que j'ai réalisé que j'avais perdu toute trace, et tout moyen de joindre ma faussaire quarienne... Comme si elle avait purement et simplement disparu de la Citadelle!...
    –- On dirait que tu l'as bien foutue dans la merde, avec tes magouilles!
    proféra Andrak en pointant un index accusateur.
    –- ...Oh oui, et je le regrette, maintenant, gémit Fornebu d'une voix qui avait tous les accents de la sincérité. Oh, allez-y, moquez-vous! Mais pour des raisons qui m'échappent, la pauvre fille semblait avoir confiance en moi. Peut-être qu'au fond, elle m'avait juste bien cerné: c'est vrai que je l'aimais bien, cette petite, et que je ne l'aurais sans doute jamais trahie, elle... En tout cas, pas si je pouvais faire autrement! J'espérais pouvoir mener ma petite enquête parmi ses amies danseuses. C'est pour ça que je suis venu me réinstaller ici-même, au Parfum de Rannoch, en dépit des risques que cela pouvait représenter pour moi...
    –- Et qu'est-ce qu'elle a donné, ton enquête?
    exigea Saïda, qui reprenait la main sur l'interrogatoire.

    Tulsan Fornebu leva une paume pour réclamer un instant, puis se pencha pour ouvrir un tiroir de son bureau, et en sortit un datapad d'aspect tout à fait banal. Le petit Volus n'effectua qu'un léger mouvement sur les bords du bloc principal, pour en détacher un boitier plat qu'il posa sur le bureau et poussa vers la Spectre en soupirant:

    –- Quand Èmessh – c'était son nom – a compris qu'elle ne survivrait pas à l'exécution de son contrat, elle a tenté de prendre le large en emportant le solde des identifiants qu'elle n'avait pas encore remis à ses employeurs. Elle les a confiés à l'une de ses amies travaillant ici, qui me les a remis à son tour. Tenez, tout est là... C'est vraiment tout ce que je sais, je le jure sur le Livre de Plenix!

    Prenant le serment de l'escroc professionnel volus pour ce qu'il valait, Saïda ouvrit le boitier avec précaution. Ce fut pour y découvrir une petite dizaine de micro-disques à lecture optique, censés en l'occurrence renfermer des identifiants téléchargeables pour Omnitechs. Allumant son propre équipement d'avant-bras, l'Humaine commença à scanner les petits DSO. Une exclamation lui échappa presque aussitôt à la lecture des codes:

    –- Ce sont des empreintes pour des identifiants du SSC! Et des passes administratifs pour le quartier des ambassades du Présidium! Ces trucs sont censés être infalsifiables!» Saïda fit à nouveau circuler son Omnitech au-dessus des DSO, avec ses privilèges de Spectre dûment annoncés, avant de soupirer: «Bordel... Même là, je ne saurais dire s'il s'agit de matériel authentique détourné, ou d'un travail de contrefaçon de qualité exceptionnelle! En complétant ces petites saletés avec les bonnes données biométriques, on peut transformer en agent du SSC 100% kasher à peu près n'importe quelle enflure de truand!...
    –- ...Ou n'importe quelle enflure de terroriste
    , compléta rapidement Damon.

    Feylin s'avança afin de scanner à son tour l'empreinte des micro-disques à l'aide de son propre Omnitech. Ses découvertes lui arrachèrent à elle aussi un cri de surprise:

    –- Il y a également des identifiants vierges pour le service des Douanes du SSC, Secteur Tayseri! Je reconnais la racine des codes: j'ai une vieille amie de la Garde de Serrice qui bosse là-dedans, maintenant. En s'arrangeant pour travailler sur les bons créneaux, on peut faire entrer à peu près n'importe quoi en fraude sur la Citadelle, avec ça!

    Tous ces avis unanimes ne pouvaient qu'inspirer à Sudaj Lenks le désir d'expertiser par lui-même des contrefaçons d'une si belle qualité. En tant qu'infirmier de terrain de la petite équipe, le vétéran du GSI en était également le seul membre dont l'Omnitech était équipé d'un module Génoscan, à même de lire, enregistrer, interpréter, et comparer les traces d'ADN à celles de n'importe quelle banque de données pertinente en mémoire. Lenks vint donc passer son gantelet scintillant au-dessus du lot d'identifiants, en s'arrêtant plus longuement sur ceux déjà complétés des codes génétiques de leurs futurs destinataires, sans autres noms ni données associées. Sa réaction à la lecture des résultats fut assez inattendue, pour qui connaissait l'impassibilité souvent si déroutante du Galarien: cette fois-ci, il demeura durant presque toute la durée d'une seconde la bouche grande ouverte et l'œil rond, avant de finalement se reprendre et de rendre compte à sa supérieure humaine sur un ton alarmé:

    –- Ho-ho! Données nouvelles, nouvelle donne; totalement inattendu! Serait urgent contacter au plus vite le SSC. Recommande joindre directement plus haut niveau décisionnel: l'Exécuteur Septis Savenus en personne!

    Plutôt que de transférer les données, Lenks préféra tendre directement son Omnitech vers Saïda, à l'appui de ses dires. Lorsqu'elle déchiffra les graphiques affichés au-dessus de l'avant-bras du Galarien, la patronne de l'Unité N°1 écarquilla les yeux à son tour; puis après une brève déglutition, elle acquiesça en silence à la proposition de Lenks, encore trop bouleversée par tout ce qu'impliquait cette révélation pour pouvoir prononcer un mot.

    [...]

    ______________________________

    (1) Lire Unité N°1: A Mass Effect Story, Épisode 3

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  • Épisode 6: Des loups au milieu du troupeau

    Anneau du Présidium sur la Citadelle –
    Quartier Général du SSC, bureau de l'Exécuteur Savenus



  • –- Très bien, Spectre... J'ai écouté très attentivement votre exposé de la situation présumée, et il n'appelle chez moi qu'une seule question: est-ce que oui ou non, par les Esprits, vous êtes sous l'emprise de substances hallucinogènes hanari?!...

    C'est sans trop de difficultés que le capitaine Saïda Keren était parvenue à obtenir une entrevue en urgence pour elle-même et son équipe, dans le bureau personnel de l'Exécuteur Septis Savenus au QG du SSC. Toutefois, les échanges s'y déroulaient pour l'heure de manière aussi peu constructive que l'on aurait finalement pu s'y attendre... D'une manière générale, les fonctionnaires du SSC n'appréciaient guère la propension des Spectres à s'affranchir des lois qui régissaient la vie de tout honnête citoyen concilien; et cela allait en s'aggravant nettement à mesure que l'on montait dans les échelons de la hiérarchie policière. En outre, les vétérans de l'armée turienne, nombreux au SSC, n'étaient guère réputés priser les francs-tireurs sans discipline – car c'est ainsi en tout cas qu'ils considéraient les agents Spectres. Or, Septis Savenus était tout à la fois un vétéran hautement décoré des forces armées de la Hiérarchie de Palaven, et l'autorité suprême du SSC, juste un niveau au-dessous du Conseil lui-même.

    Décidément beaucoup de tares pour un seul flic, même turien, songeait à ce moment précis le lieutenant-major Damon da Costa, présent dans le bureau au même titre que le reste de l'équipe d'enquêteurs du capitaine Keren. Le N7 considéra avec un amusement dissimulé la gestuelle raide et outragée de l'Exécuteur Savenus, assis derrière son vaste bureau. Le caractère conditionné et prévisible des militaires turiens, ainsi que leur démarche rigide et leurs postures guindées, avaient fait naître parmi les soldats de l'Alliance d'innombrables blagues sur le manche à balai qu'ils étaient tous censés avoir bien vissé au fond du cul. Et Damon ne put que difficilement réprimer le sourire qui lui vint aux lèvres, lorsqu'il imagina le diamètre du rondin qui devait servir de colonne vertébrale au digne chef du SSC!

    C'est d'ailleurs en affichant une attitude toujours aussi supérieure, que l'Exécuteur poursuivit d'un ton rogue:

    –- ...Vous venez ici me parler d'un danger immédiat interne au SSC, Spectre... Mais je vous remercie, je suis déjà vaguement au courant! Le Conseil m'a effectivement fait part du risque élevé, dans les jours qui viennent, d'un coup de force de la part d'une quelconque organisation criminelle humaine. Et j'ai également été prévenu de la possibilité d'actions hostiles, au sein même du SSC, menées par des agents humains infiltrés ou retournés. Alors croyez-vous réellement que je vous aie attendue pour mettre sur la touche la plupart de mes officiers humains, et ôter ainsi toute capacité de nuisance à d'éventuels éléments malveillants?!

    Le capitaine Keren dut prendre sur elle pour ne pas élever davantage la voix, lorsqu'elle répondit:

    –- Monsieur, nous disposons d'éléments nouveaux susceptibles de remettre vos certitudes en question. Voici deux heures Standard, nous venons d'effectuer dans le Secteur Zakéra une descente dans les locaux secrets de Tulsan Fornebu, le trafiquant volus bien connu. Et en le pressurant suffisamment, nous sommes parvenus à lui extorquer de précieuses...
    –- Je connais Fornebu
    , intervint Savenus en appuyant son interruption d'un revers de main agacé. Figurez-vous que c'est moi-même qui l'avait personnellement recruté comme informateur pour le SSC, à l'époque où je dirigeais encore la Division Criminelle sur Zakéra. Eh bien pourtant, croyez-moi, je ne parierais pas davantage sur la bonne foi de cette sale petite crapule, que sur les chances de survie d'un Galarien à poil sur Tuchanka!


    Saïda Keren étouffa un juron d'impatience. De guerre lasse, l'Humaine finit par plonger les doigts dans l'une des cartouchières de son armure, pour en extraire la poignée de micro-disques récupérés dans le repaire du trafiquant volus. En un geste théâtral, elle les sema ensuite à la volée sur le bureau de l'Exécuteur Savenus. Celui-ci demeura cependant de marbre devant ce vain effet de manche, assis les serres jointes en une pose hiératique, se contentant de gronder sourdement:

    –- Je peux savoir avec quoi vous êtes en train de saloper mon bureau, Spectre?

    Sans un mot, Saïda piocha au hasard l'un des micro-disques à lecture optique répandus sur le pupitre. Puis d'un geste sec, elle invita Sudaj Lenks, l'Ingénieur galarien de son unité, à se rapprocher afin de venir soumettre le périphérique d'enregistrement à l'analyse du module Génoscan de son Omnitech, ainsi qu'il l'avait fait précédemment dans le bureau de Tulsan Fornebu. Pendant que le Galarien opérait, la Spectre humaine opta pour un ton didactique, neutre mais ferme, afin de mieux placer l'Exécuteur Savenus devant les froides réalités de la situation:

    –- Ces DSO ont été récupérés dans le gourbi malpropre qui servait de bureau provisoire à Fornebu. Ce sont des identifiants trafiqués du SSC, que le Volus a faits réaliser sur mesure pour un mystérieux trio d'intermédiaires humains masqués: vraisemblablement des étrangers à la Citadelle, dont nous ne savons encore à peu près rien, mais que nous pouvons déjà supposer liés à une organisation redoutablement structurée; une organisation disposant de solides informations, et de gros moyens. Vous noterez en passant la qualité particulièrement remarquable de ces contrefaçons. Bref, parmi ces identifiants, ceux que je viens de vous remettre sont tous ceux qui avaient déjà été partiellement complétés avec les données biométriques de leurs futurs porteurs. Ni noms, ni holoreprésentations, ni données personnelles; mais l'ADN a parlé, et à lui seul, il est déjà extrêmement éloquent... Car tous les identifiants déjà complétés, absolument tous, ont été conçus pour des Turiens! Les éléments de déstabilisation que l'ennemi est sans doute déjà parvenu à infiltrer sur la Citadelle, et jusque dans les rangs du SSC, ne sont donc pas humains comme on s'y était attendus jusqu'alors, mais turiens!...

    Le regard d'un Turien est toujours difficile à interpréter, pour quiconque n'appartient pas à cette espèce. Mais la mâchoire pendante de Septis Savenus, elle, ne laissait aucune doute quant au degré de stupeur de celui-ci. Totalement éberlué au fond de son fauteuil, l'Exécuteur détaillait et redétaillait en silence la projection holographique qui s'étendait maintenant au-dessus de l'avant-bras de l'Ingénieur galarien, et la double hélice entrelacée qui y tournait sur elle-même. Il s'agissait bel et bien là, indubitablement, d'un génome turien! Pendant que Savenus peinait visiblement à se remettre du choc, Saïda, elle, profitait de l'avantage acquis en poursuivant déjà:

    -– ...Et vous savez tout aussi bien que moi, Monsieur, que les Turiens constituent toujours à eux seuls bien plus de la moitié des effectifs du SSC. Je suppose que vous en arrivez donc maintenant à la même conclusion que moi: l'ennemi peut être n'importe où, absolument n'importe où dans la place! Il pourrait peut-être même s'en prendre directement au Conseil à l'heure où nous parlons, sans même que nous en ayons la moindre...
    –- S'en prendre directement au Conseil?!
    s'exclama Savenus brutalement tiré de sa stupeur. Impossible! Totalement exclus! Des terroristes butariens avaient déjà tenté cette folie, voici une vingtaine d'années; et depuis, nos protocoles de sécurité ont été entièrement repensés et...
    –- Ouais-ouais!
    l'interrompit Saïda d'un ton impatient. Moi aussi, je connais les histoires secrètes de la Citadelle, merci! Quelques années avant l'Invasion des Moissonneurs, le lieutenant de l'Alliance Jacob Taylor, et une espionne de Cerberus du nom de Lawson, avaient empêché la diffusion d'un virus en pleine salle du Conseil, et patati et patata... Seulement voilà, Monsieur: vos terroristes butariens étaient des truffes, à côté de l'organisation dont nous sommes en train de parler! Alors faites-moi confiance, vos précieux protocoles de sécurité n'ont sans doute déjà plus aucun secret pour eux depuis bien longtemps!
    –- Mais enfin
    , balbultia encore l'Exécuteur, tout cela n'a pas de sens! Pourquoi des Turiens travailleraient-ils pour une organisation suprémaciste humaine...?

    Saïda planta fermement son regard dans celui du commandant du SSC, lorsqu'elle asséna sur un ton sans réplique:

    –- On verra plus tard pour le "Pourquoi?", Monsieur. Ce qui compte pour l'instant, c'est "Où?", "Quand?" et "Comment?"

    Septis Savenus serra les mandibules. Il sembla encore hésiter un moment, avant de finir par admettre avec réticence:

    –- Après tout, c'est vous ici qui êtes la spécialiste des coups tordus, Spectre... Alors? Qu'est-ce que vous préconisez pour la suite?

    Sans se faire autrement prier, le capitaine Keren se mit en devoir de dévoiler les éléments de réflexion qu'elle avait déjà pu réunir, sur sa route entre Zakéra et le Présidium:

    –- Fornebu n'a pas su nous préciser combien d'identifiants trafiqués sa faussaire quarienne avait déjà pu remettre à ses commanditaires. Mais nous avons pu saisir dix DSO, dont six déjà partiellement complétés pour des Turiens. Il s'agit là d'un travail de contrefaçon long et minutieux: le premier lot déjà livré ne devait pas être beaucoup plus important. Au pire, nous pouvons donc estimer le nombre d'imposteurs turiens déjà infiltrés dans les rangs du SSC à une dizaine, pas plus. Il leur aura aussi fallu implanter leurs fausses identités dans les serveurs du SSC: ce n'est pas une manipulation anodine, et il devrait y avoir moyen d'en remonter la trace si l'on sait où chercher...

    Sudaj Lenks semblait cogiter dans son coin depuis un moment déjà. Le Galarien finit par se risquer à avancer:

    –- Si j'étais à la place terroristes, cependant...
    –- Oui...?
    l'encouragea Saïda.

    Au fil des missions, la Spectre humaine avait appris à reconnaître la valeur de l'expérience de l'ancien agent de terrain du GSI, pour tout ce qui pouvait toucher aux opérations secrètes. Les autres membres de l'Unité N°1, quant à eux, s'en remettaient entièrement à lui depuis bien longtemps sur ce domaine de compétences très particulier. Ainsi exhorté à poursuivre, le Galarien commença à lancer les idées qui lui venaient en tête, ses longs doigts tourbillonnant dans les airs, et son débit se faisant de plus en plus volubile à mesure que ces idées progressaient plus vite encore que le flot impétueux de son monologue:

    –- Infiltration SSC basée sur historiques personnels forgés de toutes pièces... Non, serait trop aléatoire, même à moyen terme. Agents de la Division Réseau du SSC sont plutôt bons. Pas du niveau spécialistes du GSI, bien sûr; mais plutôt bons quand même. En creusant suffisamment, finiraient bien par détecter par recoupements lacunes et contradictions, dans un historique factice. Solution plus sûre: s'approprier identités d'officiers turiens du SSC déjà existants! Les sélectionner pour analogie physique avec agents infiltrables, les... retirer discrètement de la circulation, et les remplacer par imposteurs assez ressemblants pour leurrer collègues pas trop proches. Nanochirurgie plastique faciale de complément, est envisageable. Bien sûr, exige aussi de pirater dossiers personnels enregistrés dans les serveurs du SSC: appropriation de l'historique complet des cibles remplacées, et modification des données biométriques pour celles des nouveaux infiltrés. Manipulations mineures, ici, donc difficilement détectables. Possible à distance via Extranet, si virus métamorphe implanté sur place par complices...

    Tandis que Lenks semblait vouloir battre le record galactique du discours en apnée, Savenus jouait machinalement du bout d'une griffe avec les micro-disques contrefaits répandus sur son bureau. Mais à l'instant où le Galarien se tut enfin, l'Exécuteur s'affala tout d'une pièce au fond de son fauteuil, une serre sur le visage tandis qu'il soupirait lourdement:

    –- Oh, de mieux en mieux... Nous voilà passés d'une menace potentielle d'agents infiltrés humains, à une menace confirmée de sosies turiens parfaitement accrédités! Avez-vous au moins déjà quelques pistes quant à leurs plans à venir, Spectre, vous et votre équipe?

    Saïda réfléchit un instant, puis décida de présenter d'abord les éléments négatifs, de manière à profiter de l'état d'abattement dans lequel semblait être encore plongé l'Exécuteur. En espérant que les points positifs à suivre aideraient quelque peu son moral à remonter à la surface...

    –- Eh bien déjà, nous savons hélas vous comme moi que des individus bien renseignés et malintentionnés n'auront aucun mal à se procurer toutes sortes d'armes, voire d'explosifs sur Zakéra...

    Le nouveau soupir de découragement que poussa l'Exécuteur pouvait être considéré comme un signe d'approbation. Le contrôle des armes sur la Citadelle était effectivement loin d'être aussi strict qu'il avait pu l'être avant la Guerre. En fait, c'est justement à cette époque que plusieurs dizaines de milliers d'armes légères avaient été distribuées à des milices citoyennes, face aux menaces d'invasion de Cerberus ou des Moissonneurs; et la plupart d'entre elles avaient tout simplement disparu dans la nature au moment de la Reconstruction. Le SSC remettait occasionnellement la main sur quelques stocks mineurs, mais le reste continuait à alimenter un marché noir très florissant dans de nombreuses zones déshéritées des Secteurs.

    –- Ensuite, reprit Saïda, nous ignorons de quelle avance nous disposons sur la mise en place des plans prévus par les terroristes. Mais reprenons les éléments disjoints du message d'alerte du commandant Javier Best (1): «Trois jours – Commémoration – Vingt ans». Ce n'est qu'une hypothèse, mais je dirais que nos terroristes pourraient avoir planifié leur attaque décisive soit trois jours avant, soit trois jours après le début des célébrations prévues pour les vingt ans de la Victoire sur les Moissonneurs; ce qui nous laisse aujourd'hui entre un peu plus de 24 heures, et une semaine Standard pour éplucher les dossiers des officiers turiens du SSC, confronter les suspects, et dépister les agents infiltrés. C'est bien peu; mais si notre trio d'Humains énigmatiques a déjà appris que nous sommes parvenus à mettre la main avant eux sur Fornebu et ses preuves, ils pourraient être tentés de reconsidérer leurs plans.

    À ce stade, l'Exécuteur Savenus se décida enfin à intervenir dans le débat de manière constructive. Il prouva là à la fois qu'il avait déjà recouvré l'ensemble de ses capacités, et que celles-ci incluaient un solide bon sens tactique:

    –- En l'état, je ne vois plus pour eux que deux possibilités: soit tenter envers et contre tout de mener à bien leurs projets diaboliques – ce qui pourrait les inciter à avancer leur calendrier pour nous prendre de vitesse, avec l'accroissement de risques qu'une telle précipitation implique. Ou bien alors, à présent que leurs fausses identités sont sur le point de voler en éclats, ils pourraient juste tenter de se replier tant qu'il en est encore temps, de fuir la Citadelle, ensemble ou séparément. Cela reviendrait à renoncer au terrain déjà conquis, mais aussi à sauver leur peau pour pouvoir se battre à nouveau un meilleur jour: une tactique militaire éprouvée, mais qui les obligerait à sortir de l'ombre, et donc à courir un risque tant qu'ils ignorent à quel point leur couverture pourrait être compromise...
    –- ...Ou encore...»
    commença à avancer de nouveau Lenks.
    –- ...Ou encore...? reprirent d'une même voix soudainement inquiète le capitaine Keren et l'Exécuteur Savenus.

    Le Galarien marqua un bref instant d'étonnement devant le chœur unanime de l'Humaine et du Turien – qui ne s'étaient pourtant jamais montrés en phase l'un avec l'autre jusqu'alors! –, avant de poursuivre:

    –- ...Dans tel cas de figure – plans initiaux éventés, objectifs premiers compromis, exfiltration problématique –, troisième possibilité envisageable: réorienter efforts vers objectifs secondaires moins protégés, plus vulnérables, mais cependant de grande importance tactique ou forte visibilité médiatique, selon le cas... Au mieux, chaos permet aux agents compromis de détourner suffisamment l'attention pour reprendre second souffle ou trouver nouvelle échappatoire. Au pire, leur offre fin honorable, permettant d'éviter capture et interrogatoire, tout en ayant causé dégâts significatifs à faction hostile. Le terme galarien pour ce type d'opération improvisée peut se traduire à peu près par: "Lever un écran de flammes"!
    –- Radical, mais plutôt sensé
    , admit Damon en dodelinant de la tête. J'ai entendu dire que les services secrets de l'Alliance pourraient avoir déjà eu recours au même genre de procédure d'extrême urgence, dans la Travée de l'Attique. Eux, ils appellent ça un "Protocole Ground Zero"!

    Feylin Adamas risqua un coup d'œil discret en direction du capitaine Keren. Le regard durci que la Spectre humaine laissait errer vers le sol, donnait à penser qu'elle-même avait justement déjà pu prendre part à ce genre de "Protocole". La jeune Asari connaissait par cœur les moindres détails non-classifiés du dossier de sa cheffe d'unité: elle savait donc pertinemment que celle-ci, en tant que N7, avait mené pour le compte de l'Alliance des équipes de Forces Spéciales, ou de mercenaires, dans diverses opérations de terre brûlée particulièrement expéditives. Feylin savait également que sa supérieure ne retirait guère de motifs de fierté de ce genre de missions, où honneur et compassion n'ont pas leur place.

    –- Et donc, reprit brusquement Saïda en relevant les yeux vers Lenks, selon ton expérience, quel serait l'objectif secondaire le plus vraisemblable, ici sur la Citadelle, étant donné ce que nous supposons déjà: un site représentant un fort enjeu politique, et une frappe d'opportunité rapide et aisée à mettre en place?
    –- Évidence, voyons!
    s'exclama le Galarien sur un ton légèrement condescendant. Meilleure cible d'opportunité pour agents ennemis sous fausses identités du SSC: les locaux mêmes du SSC!

    La Spectre humaine et l'Exécuteur turien échangèrent des regards stupéfaits. L'hypothèse était effectivement tout à fait plausible, tellement évidente même, que ni l'un ni l'autre, inconsciemment, ne l'avait envisagée!

    Savenus décida alors qu'il en avait assez entendu. Se levant brusquement de son fauteuil, il réunit d'un seul mouvement l'ensemble des micro-disques piratés dispersés sur son bureau, pour les glisser dans l'un des compartiments de son armure légère bleue. Puis le buste bien sorti, il déclara d'une voix forte:

    –- Ça ne va pas se passer comme ça! Maintenant que j'y pense, je dispose d'un moyen infaillible de dépister ces ordures de saboteurs infiltrés! Nous avons ici-même, au QG du SSC, un local sécurisé "Accréditation-Alpha-Plus" hébergeant des serveurs maintenus strictement hors réseau. C'est là que nous archivons nos données sensibles: affaires en cours, suivis de surveillances, preuves numériques... ainsi que les dossiers personnels de tous nos agents, actifs ou retirés du service – données biométriques comprises. Les remises à jour régulières n'effacent pas les sauvegardes précédentes; et tout est intégralement saisi à la main, de manière à déjouer toute implantation de virus! Eh oui: nos fameux protocoles de sécurité entièrement repensés, vous vous souvenez, Spectre? N'ont accès à ce local "AA+" que moi-même, ma secrétaire dont je réponds personnellement, et une poignée d'autres élus triés sur le volet, que je rencontre tous les jours: pas la moindre chance qu'aucun de ceux-là ait pu avoir été remplacé par un vulgaire sosie! Il me suffira de lancer une comparaison des données archivées les plus anciennes avec les dossiers informatisés actuels des officiers turiens du SSC, pour découvrir lesquels parmi ces dossiers ont pu faire récemment l'objet d'importantes modifications au niveau des données biométriques...

    L'Exécuteur tira alors d'une cache aménagée sous son pupitre un fusil automatique Phaëton rétracté en configuration compacte, qu'il déploya dès qu'il s'en fût saisi. L'arme était ancienne, mais visiblement très bien entretenue. La Spectre humaine et ses agents s'entreregardèrent furtivement, visiblement surpris qu'aucun d'entre eux n'ait seulement soupçonné la présence en cet endroit d'une arme aussi volumineuse, même repliée en mode compact! Quant à Savenus, il reprenait déjà:

    –- Je vais de ce pas effectuer sur place un chargement de ces archives, directement sur mon Omnitech. Vous êtes libres de venir avec moi, ou pas. Mais si vous devez m'accompagner, je ne tiens pas à donner l'impression d'être escorté comme un vulgaire civil sans permis de port d'arme! Alors, c'est moi qui ouvre la marche, et j'emmène cette chère vieille compagne avec moi. Pas un mot: c'est non-négociable!...» Le Turien caressa les lignes courbes et élancées de son fusil d'assaut avec une tendresse presque érotique, tandis qu'il poursuivait: «...C'est vrai, j'apprécie mon poste actuel d'Exécuteur du SSC; et j'admets qu'avant ça, j'ai beaucoup aimé diriger la Division Criminelle. Mais ce qui me manque le plus, c'est le temps que j'ai passé à crapahuter sur le terrain avec la Division Intervention! Alors croyez-moi, je ne vais pas laisser passer une occasion de reprendre du service; et surtout pas si des saboteurs armés sont en train de rôder ici, en plein milieu de mes locaux!

    Sa profession de foi terminée, Septis Savenus se dirigea d'un pas martial vers la sortie, Phaëton en mains. Il passa devant Saïda, Lenks Damon, Feylin et Andrak sans leur prêter davantage attention que s'ils n'étaient simplement là.

    –- L'Exécuteur m'a l'air d'être véritable homme de terrain, constata Lenks avec enthousiasme. Bonne chose, vu ce qui nous attend!
    –- Mouais
    , grommela Andrak. Moi, à la façon dont il m'a dévisagé en tant que Butarien, je dirais qu'il a effectivement dû passer près de la moitié de sa vie au SSC: ce flicard turien est imprégné jusqu'à la moelle de tous les préjugés raciaux qui font la culture commune de ce noble service d'utilité publique! Bref, c'est pas Gandhi, ça c'est sûr...
    –- C'est qui, ça, Gandhi?
    demanda Feylin intriguée. Un philosophe butarien de Khar'Shan?
    –- C'est un truc d'Humains: demande plutôt à Damon!
    répondit modestement Andrak, qui avait pourtant bel et bien saisi là une nouvelle occasion d'étaler sa grande connaissance des cultures humaines.

    Tandis qu'il remontait le vestibule de son bureau, Savenus effectua une très courte halte devant le guichet de sa secrétaire particulière, une Asari en combinaison tactique du SSC. Si celle-ci fut peut-être surprise de voir passer son supérieur armé comme pour aller à la bataille, elle n'en laissa en tout cas rien paraître. C'est avec l'autorité du chef qui n'a l'habitude d'attendre ni questions ni remarques, que l'Exécuteur transmit ses consignes à son assistante:

    –- Lieutenant Sintis, je dois me rendre d'urgence aux serveurs des archives sécurisées "AA+", au Niveau 1. Annulez tous mes rendez-vous prévus. En mon absence, ordre de ne laisser entrer personne dans mon bureau. Je dis bien: personne! Oh, et au fait, si je ne reviens pas: inutile de lancer des recherches! Ces gens, là derrière, sont des Spectres – enfin, Spectre et piétaille apparentée... Ils ont donc parfaitement le droit de me descendre dans une impasse, si ça leur chante. En place publique, même, s'il leur en prend la fantaisie!

    La secrétaire à peau bleue renvoya un sourire amusé à la boutade de son patron, qui s'éloignait déjà à grandes enjambées avec l'équipe inter-espèce sur ses talons. La réaction spontanée de l'Asari tendait à suggérer que ce genre de blague de mauvais goût, portant sur les pouvoirs exorbitants des agents Spectres, devait faire partie intégrante de la culture clanique la plus enracinée au sein du SSC. Derrière l'Exécuteur turien, Damon se rapprocha discrètement de sa cheffe d'unité, afin de lui murmurer à l'oreille:

    –- Hééé bé... Je savais que les grosses huiles du SSC avaient un sérieux problème d'égo avec les Spectres; mais j'imaginais pas que c'en était à ce point!
    –- Ça a toujours été
    , répartit Saïda à voix toute aussi basse, sur un ton purement informatif. Mais disons juste que ça empire depuis que les rangs des Spectres comptent de plus en plus d'Humains, tandis que les pontes du SSC sont toujours des Turiens de la vieille école. Bref, on est un peu dans une période critique, avant la promotion d'une nouvelle génération moins bornée...


    Tout en marchant, Saïda commença à pianoter quelques séries de données sur son Omnitech. Devant le regard inquisiteur que tourna vers elle Savenus qui avançait toujours en tête, la Spectre se retrouva dans l'obligation de préciser:

    –- Je vois que j'ai oublié de vous en faire part, Monsieur: nous nous coordonnons sur cette affaire avec deux autres unités GEIST, celles des agents Spectres Novàkovà et Ransom. Je les informe des derniers développements en cours...

    Le Turien renversa la tête en arrière en laissant échapper un râle d'exaspération:

    –- Encore des Spectres humains... Qu'est-ce qu'il y a de plus agaçant qu'un fichu Spectre qui pense pouvoir tout régler tout seul? Trois fichus Spectres qui se poussent des coudes pour voler la vedette! Je ne serais décidément pas fâché d'en finir avec toute cette histoire de fous, de ne plus avoir affaire à toute votre maudite engeance, et de pouvoir enfin retourner m'occuper de criminels qui ne soient pas protégés par le Conseil!

    Le capitaine Keren s'apprêtait à servir au Turien l'une de ces réparties bien senties dont elle avait le secret, lorsqu'une alerte sur son Omnitech détourna brusquement son attention. L'équipement personnel de l'Exécuteur Savenus bipa en fait très exactement au même instant. Rien d'étonnant à cela, puisque par privilège de Spectre, Saïda avait reconfiguré son Omnitech à la suite des découvertes effectuées dans le bureau de Fornebu, de manière à recevoir directement les alertes internes au SSC. Mais cette concordance malvenue valut à la Spectre humaine un nouveau regard soupçonneux et outragé de la part de l'Exécuteur, lorsque tous deux consultèrent en même temps le contenu de l'alerte. Le Turien fut le premier à annoncer avec une concision toute militaire:

    –- Incidents aux sous-niveaux techniques du QG du SSC: celui des hangars pour navettes légères de patrouille, pour être précis. Une partie de la zone semble être tombée hors tension; des détonations auraient été entendues; et l'équipe de pont de la baie N°15 ne répond plus. Apparemment, une patrouille d'officiers présente sur place aurait déjà pris l'appel en charge. Mais sachant ce que nous savons, Spectre, je me sentirais plus tranquille si deux ou trois de vos agents pouvaient se rendre sur les lieux, afin de s'assurer que la situation n'est pas plus grave qu'elle n'y paraît.

    Saïda acquiesça, puis se tourna vers la jeune chasseresse asari qui, comme à son habitude, la suivait comme son ombre:

    –- Feylin, tu descends vers le niveau des garages à navettes avec Lenks et Andrak. Reste en contact permanent: si toi ou moi nous nous retrouvons brusquement dans une aire de brouillage, l'autre le saura immédiatement. Rends-moi compte dès que tu en sauras plus...

    Le capitaine Keren n'eut pas le temps d'en dire davantage, que pour la seconde fois, le même signal pressant résonna simultanément sur son Omnitech et sur celui de l'Exécuteur Savenus. La Spectre humaine prit rapidement connaissance des grande lignes du message d'alerte; mais elle eut l'élégance diplomatique de laisser à nouveau au commandant du SSC le privilège d'être le premier à délivrer ces informations à voix haute:

    –- Esprits! Une autre alerte interne, en provenance cette fois-ci du principal hall d'accueil du QG du SSC: fumée épaisse, quelques flammes visibles, et un début de panique difficilement géré par nos agents en sous-effectif sur place. C'est un site hautement sensible: l'accueil reçoit beaucoup de public, et il sert aussi de checkpoint sécurisé pour desservir les niveaux des diverses ambassades. Plusieurs ascenseurs panoramiques sont d'ailleurs tombés en panne en pleine course, avec des civils ou des officiers de police coincés à l'intérieur.
    –- Concomitance troublante
    , releva Lenks. Coïncidence, douteuse.
    –- On dirait bien que les évènements se précipitent
    , approuva Andrak.


    L'Exécuteur Savenus lança aussitôt un ordre sec à Feylin, Andrak et Lenks, avec la même autorité que si les agents conciliens avaient été sous son commandement direct:

    –- Vous trois, dirigez-vous vers les hangars comme prévu! De mon côté, avec la Spectre et l'autre Humain, je vais aller voir ce qui se trame du côté de l'accueil. Si quelqu'un ici peut réorganiser une poignée d'agents du SSC pour en tirer le meilleur parti, et ramener le calme là-bas, c'est bien moi!

    Feylin tourna son regard vers sa supérieure, qui confirma l'ordre de l'Exécuteur d'un simple coup de menton. Sans qu'un mot de plus ait besoin d'être prononcé, l'Asari, le Galarien, et le colosse butarien prirent la direction d'un ascenseur descendant vers les niveaux techniques, tandis que le Turien et les deux Humains poursuivaient leur route droit devant eux. Presque dès qu'ils furent seuls, Septis Savenus finit par se décider à poser une question qui semblait le préoccuper:

    –- Au fait, qu'avez-vous fait de Tulsan Fornebu? J'avais placé une alerte sur son nom, mais je n'ai pourtant vu passer aucun acte d'écrou le concernant...
    –- Disons que je l'ai cru lorsqu'il affirmait que ses jours étaient en danger
    , répondit Saïda. Et le SSC étant désormais compromis à un niveau difficilement évaluable, j'ai préféré aller le mettre en sécurité au Bureau des Spectres. L'endroit est hors de la juridiction du SSC; et croyez-moi sur parole, il représente un danger mortel pour quiconque tenterait de s'y introduire sans y avoir été invité!
    –- Bien, bien... Ce sale petit arnaqueur de Volus m'a toujours hérissé les piques à chaque fois que j'ai eu affaire à lui! Mais pour autant, je ne souhaite pas sa mort.

    Cet aveu, qui semblait exprimer un soulagement sincère, arracha un sourire à Saïda. La Spectre choisit la voie de la franchise, lorsqu'elle abonda dans le sens de l'officier turien:

    –- Je vois ce que vous voulez dire, Monsieur. Moi-même, je ne négocierais sans doute pas l'achat d'une armure thermique avec Fornebu, même si j'étais en train de grelotter à mort sur Novéria! Mais je ne peux pas nier que ce petit enfoiré a un côté étrangement attachant...

    L'Exécuteur demeura un long moment silencieux, tandis qu'il continuait à progresser à longues enjambées. Il finit cependant par reprendre la parole, lorsqu'il pointa du menton le sigle militaire estampillé sur la plaque de poitrine gauche de l'armure du capitaine Keren:

    –- Je vois que vous êtes graduée N7 de l'Alliance, Spectre?
    –- Et moi, je constate que vous êtes très observateur, Monsieur
    , répartit Saïda avec une politesse caustique. Et je crois même deviner que vous n'êtes pas plus impressionné par cette qualification suprême que par mon statut de Spectre?

    Septis Savenus émit un claquement de mandibules particulièrement sec, qui aurait pu suffire de réponse à lui seul, mais qu'il jugea pourtant opportun de développer:

    –- Les forces armées de l'Alliance dans leur ensemble ne m'impressionnent pas, c'est un fait. Une petite force de volontaires motivés, triés sur le volet: voilà la légende que perpétuent les Humains... La vérité est qu'ils ont toujours trouvé, et trouveront toujours suffisamment d'imbéciles assoiffés de sang et de castagne à qui mettre une arme entre les mains, sur la poubelle surpeuplée de criminels qui leur sert de planète-mère! Ceux qui s'engagent pour de bonnes raisons – le sens de l'honneur, l'ambition de servir, le don de soi: des valeurs turiennes! –, ceux-là sont l'exception plutôt que la règle...!
    –- Mince, vous m'avez percé à jour, chef!
    plaisanta Damon, le second N7 qui fermait la marche. Comment vous avez deviné que j'ai eu du mal à trouver le temps de quitter mon gang de psychopathes pour aller m'engager dans les Forces Spéciales, entre un viol en réunion et deux rails de sable rouge?

    Savenus se retourna vivement pour décocher au Sniper ce qui s'apparentait le plus à un regard noir chez les Turiens. Le capitaine Keren s'arrangea cependant pour rediriger vers elle-même l'animosité de l'Exécuteur: la xénophobie outrancière de celui-ci le lui rendait décidément de moins en moins sympathique, et elle avait donc pris le parti de ne pas le ménager:

    –- Monsieur, je dois dire que je suis toujours assez surprise de constater que ce soit justement un esprit aussi ouvert et éclectique que le vôtre, que l'on ait jugé bon de placer à la tête d'un service aussi largement inter-espèce que le SSC...
    –- Je ne vous permets pas, Spectre!
    se hérissa l'officier turien avec véhémence. Je respecte chacun des agents placés sous mes ordres, quelle que soit leur espèce! Je prends soin d'eux, j'accorde foi à leur parole jusqu'à preuve du contraire, et ils le savent tous... Et en ce qui concerne les Humains, je veux même bien admettre qu'ils font généralement d'assez bons enquêteurs; sans doute parce qu'il faut savoir soi-même penser comme un criminel, pour mieux combattre le crime...
    –- Hé, chef!
    se plaignit Damon derrière le Turien. Vous êtes vraiment obligé de placer systématiquement "Humains" et "criminels" dans les mêmes phrases? Ça devient limite vexant, à la longue!

    Saïda aurait préféré ne plus devoir échanger avec le déplaisant personnage. Mais une observation effectuée chemin faisant lui titillait l'esprit, une question lui brûlait les lèvres, qu'elle ne put s'empêcher de finir par poser à l'Exécuteur:

    –- J'ai l'impression que nous croisons fort peu de vos hommes, Monsieur. En fait, ces couloirs me semblent même terriblement déserts. Nettement plus en tout cas que les dernières fois où je sois venue ici...

    Savenus ne prit guère la peine de dissimuler son amertume, lorsqu'il répondit:

    –- Ah vraiment, vous avez remarqué? Pourquoi croyez-vous donc que je n'aie pas assez de monde sous la main à envoyer à la fois à l'accueil du SSC, et au niveau des baies pour navettes? D'abord, vous le savez, parce qu'il m'a fallu réaffecter mes agents humains sur des sites non-sensibles; mais surtout, parce que la quasi totalité du reste de mes effectifs est déployée sur le Présidium et dans les Secteurs, pour préparer ces fichues commémorations de la Victoire! Alors même que le Conseil sait qu'un attentat majeur couve quelque part, et que mes meilleurs éléments devraient être sur le pied de guerre, en chasse ou prêts à réagir... Quel gâchis!
    –- Vous ne semblez guère apprécier l'idée de ces célébrations à titre personnel, Monsieur
    , observa Saïda. Je me trompe?
    –- Mes parents sont morts sur Palaven pendant l'Invasion
    , répliqua Savenus avec colère. Ma sœur sur Taetrus, mes deux frères sur Menae, et ma première épouse enfin lors de la bataille finale dans l'orbite de votre fichue planète Terre! Ils me manquent tous, chacun des jours qu'il m'ait été donné de vivre encore... Croyez-vous que j'aie attendu ces stupides festivités pour honorer leur mémoire?!

    Ni Saïda ni Damon ne trouvèrent rien à ajouter à cela. Le petit groupe continua à cheminer en silence, jusqu'à ce qu'au détour d'une coursive, il finisse par déboucher sur un assez vaste espace ovale. Sur leur droite, une haute paroi vitrée ouvrait sur un puits de lumière dominant le hall d'accueil du QG du SSC, le site que l'Exécuteur et son escorte étaient censés rejoindre. Une fumée épaisse montait vers eux, visible au travers des vitres; mais il était impossible d'évaluer depuis leur observatoire ce qui pouvait bien se passer plus bas. Plusieurs portes rétractables s'alignaient sur le mur de gauche, qui permettaient d'accéder aux ascenseurs panoramiques descendant vers le hall. Cependant, c'est vers un simple panneau mural discret, à peine discernable à quelques mètres de l'entrée de l'un des ascenseurs, que se dirigea l'Exécuteur Savenus:

    –- Nous arrivons: le hall est à cinq niveaux au-dessous à partir d'ici. Mais on va plutôt prendre les escaliers: ce serait trop bête de rester coincés dans une cabine d'ascenseur en panne, alors que le Conseil compte sur nous pour sauver la Citadelle toute entière! Pas vrai, Spectre?

    [...]

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    (1) Lire l'Épisode 3 de cette Saison

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  • Épisode 7: Protocole Ground Zero

    Anneau du Présidium sur la Citadelle –
    Quartier Général du SSC, niveaux techniques


  • Lorsque Feylin Adamas émergea de la cabine d'ascenseur au niveau des hangars à navettes, en compagnie d'Andrak et de Lenks, ce ne fut que pour apercevoir les dos bleus d'un petit nombre de personnels techniques du SSC, d'espèces variées, qui filaient au grand trot dans la direction opposée à celle vers laquelle l'Omnitech de l'Asari voulait la guider. Le seul être à se diriger dans la direction inverse était un Veilleur, une de ces étranges petites bestioles vertes que ni les alertes, ni rien de ce qui se passait sur la Citadelle ne semblaient vraiment concerner. Le son lancinant et répétitif d'une alarme discrète, mais néanmoins omniprésente, emplissait l'air tout au long de ces couloirs de service.

    Les petits groupes de fuyards s'éloignaient déjà, mais Feylin parvint cependant à intercepter un traînard: un Elcor à la nuque et au dos recouverts d'une chasuble aussi vaste qu'une couverture, d'un bleu assorti à celui de ses brassards et de sa culotte, qui le désignaient comme un agent d'entretien des locaux du SSC. Le pachyderme mouvait son énorme masse en se dandinant avec une lenteur empressée sur ses quatre membres épais. Feylin vint courageusement se planter devant la masse intimidante de l'Elcor en fuite, et éleva la main tout en lui demandant:

    –- Excusez-moi, citoyen. Pourriez-vous me dire ce qui se passe là-bas?

    L'agent d'entretien s'arrêta dans sa course au ralenti. Puis il entreprit de répondre à l'Asari de ce débit lent et monocorde si typiquement elcor, dont l'absence totale d'intonations ne pouvait en aucun cas pallier à l'inexpressivité absolue de son faciès granitique:

    –- Perplexe: Je ne sais pas trop. J'ai entendu ce qui ressemblait à des coups de feu, à l'intérieur de la baie pour navettes N°15, là derrière. Informatif: Une patrouille d'agents du SSC déjà présente sur place a procédé à la sécurisation des lieux; ils nous ont intimé l'ordre de nous éloigner du site. Légèrement inquiet: Si cela ne vous fait rien, je préférerais y aller, maintenant. S'il vous plait.

    Feylin libéra le passage avec obligeance, tout en remerciant le volumineux civil d'un sourire encourageant. L'Asari se fit cependant presque aussitôt la réflexion que ce genre d'expression faciale ne signifiait généralement pas grand-chose pour les Elcors! Le petit groupe d'agents reprit ensuite sa route droit devant lui, en finissant par bifurquer vers la coursive desservant les hangars pour navettes légères N°13 à 15.

    Deux patrouilleurs du SSC avaient effectivement déjà délimité un périmètre de sécurité autour du grand panneau d'accès au hangar N°15, à l'aide de bandes holographiques réglementaires de couleur bleue. Tous deux étaient équipés des mêmes armures légères bleues, des mêmes fusils M-15 Vindicator pointés vers le sol; et tous deux étaient turiens. Rien d'inhabituel en temps normal, mais... Feylin n'eut qu'un bref regard à échanger avec ses deux compagnons, pour s'assurer que tous trois étaient bien sur la même longueur d'onde, en état d'alerte.

    Andrak et Lenks évaluèrent rapidement le terrain. Ces coursives de service, relativement étroites, s'élargissaient toutefois sensiblement face aux panneaux d'accès des baies pour navettes, en une sorte de petite place semi-circulaire meublée de quelques bancs et tablettes. En plein centre de chacune de ces placettes, se dressait également l'un de ces gros massifs de plantes vertes qui agrémentaient à peu près tous les lieux plus ou moins fréquentés de la Citadelle. Les agents du Conseil bénirent le fait que l'on trouvât ce genre d'aménagements décoratifs même ici, au fin fond des niveaux techniques les plus reculés: l'épaisse structure bétonnée de l'agencement paysager était en effet susceptible de leur fournir un abri d'urgence tout à fait viable, au cas où une fusillade se déclencherait! Lenks et Andrak notèrent cependant aussi avec regret, à proximité immédiate des deux Turiens suspects, la présence d'une large console technique contiguë à l'entrée du hangar à navettes, et dont la configuration en fer à cheval pouvait fournir un excellent poste de tir, permettant de couvrir en toute sécurité jusqu'à 180 degrés.


    Feylin se détacha du groupe, pour s'avancer d'un pas décidé vers le périmètre tenu par les deux flics turiens. Tandis qu'elle attirait ainsi sur elle l'attention de ces derniers, le Galarien et le grand Butarien demeurés en arrière se rapprochèrent imperceptiblement du massif paysager. La bande holographique de confinement émit un bip d'alerte, lorsque l'un des Turiens la traversa pour s'avancer à la rencontre de l'Asari, paume levée vers elle.

    –- Sergent Densimus, Madame, s'annonça l'officier de police. Veuillez demeurer à distance, je vous prie: on a un Code 8-8 en cours à l'intérieur. Une équipe Hazmat est déjà sur place, en train de sécuriser les lieux.

    Entre le moment où elle avait quitté ses sœurs chasseresses de la Garde de Serrice, et celui où elle était devenue un agent GEIST au service direct du Conseil, Feylin Adamas avait servi durant quelques années au SSC. C'était à l'époque qui avait immédiatement suivi la victoire sur les Moissonneurs, lorsque les effectifs des forces de sécurité de la Citadelle étaient aussi ravagés que la Citadelle elle-même. La jeune Asari savait donc pertinemment que dans la terminologie du SSC, un Code 8-8 correspondait au traitement d'une fuite d'élément zéro: un risque environnemental majeur, qui justifiait la mise en place d'une procédure prioritaire de confinement, la coupure de tout circuit électrique sur les lieux, ainsi que l'établissement d'un périmètre d'exclusion proportionné à l'ampleur estimée de la fuite. A priori donc, toujours rien d'inhabituel pour l'instant..

    –- On nous a rapporté des bruits de coups de feu à l'intérieur, sergent, avança Feylin, toujours sur ses gardes.
    –- Simple confusion, Madame, affirma le Turien sur un ton assuré, très professionnel. Les détonations entendues correspondent à l'explosion en série de trois gros surtenseurs électriques dans le hangar. L'un d'eux a criblé d'éclats une conduite d'ézo à proximité. L'équipe d'intervention du sergent Rutilus, à l'intérieur, doit d'ailleurs également recueillir les éléments qui permettront de déterminer si cette défaillance est de nature accidentelle ou criminelle.

    Le regard du sergent Densimus était droit, et sa voix parfaitement calme, dénuée de la moindre note de stress. Feylin aurait donc pu trouver ses explications tout à fait crédibles, si elle n'avait pas été mise en garde contre l'action possible d'agents infiltrés turiens. L'Asari tenta cependant un dernier coup de bluff, lorsqu'elle porta la main à son communicateur et fit mine de passer un appel, avec toute l'autorité d'un authentique agent Spectre:

    –- Régulation? Ici Feylin Adamas, affaires SPECiales & Tactiques de REconnaissance. Mettez-moi en contact direct avec le sergent Rutilus, tout de suite! Il me faut un rapport de sit...

    Le sergent Densimus – ou quelle que fût la véritable identité de l'imposteur – n'obtint pas l'effet de surprise escompté, lorsqu'il releva brusquement le canon de son Vindicator en direction de Feylin: l'Asari, prête à la riposte, le repoussa d'une violente Projection biotique droit sur son complice, les envoyant tous deux rouler au sol. Puis elle s'empressa de prendre la tangente de toute la vitesse dont son entraînement de chasseresse la rendait capable, de manière à rejoindre Andrak et Lenks déjà postés à couvert derrière leur massif de plantes vertes. Le temps que Feylin dégage le champ de tir, toutefois, les deux faux agents turiens s'étaient déjà relevés et jetés à l'abri de la console d'accès au quai. Seuls quelques tirs isolés avaient frappé leurs barrières cinétiques, sans parvenir à les saturer.

    C'est à peu près à ce moment-là que le capitaine Keren, le lieutenant da Costa, et l'Exécuteur Savenus débouchèrent à leur tour depuis l'autre extrémité de la coursive des hangars à navettes, en plein sur le flanc droit des deux Turiens...

    Après avoir atteint le hall d'accueil du SSC, les deux N7 et le commandant du SSC avaient en effet pu constater que la menace immédiate était somme toute assez limitée. Les agents du SSC présents sur place avaient déjà mené leurs propres investigations: ils avaient découvert que les feux qui avaient commencé à semer un début de panique, avaient pour origine deux micro-charges thermiques à retardement, dissimulées pour l'une dans une armoire électrique, et pour l'autre dans le terminal d'interaction vocale d'une I.V. d'accueil de modèle Avina. Les dégâts étaient cependant relativement bénins, et aucune victime n'était à déplorer. En outre, les agents du SSC affectés à l'accueil étaient essentiellement des Asari: celles-ci sont en effet traditionnellement considérées comme d'un abord plus agréable, et plus susceptible de mettre à l'aise les représentants d'à peu près n'importe quelle espèce concilienne. En l'occurrence, il y avait donc peu de chances pour que leurs rangs puissent compter des agents infiltrés, ou que des saboteurs turiens puissent encore agir parmi elles sans en être remarqués.

    Saïda Keren avait rapidement avancé l'hypothèse, appuyée en cela par Damon, qu'une diversion de portée aussi limitée – même si particulièrement spectaculaire dans un tel endroit recevant du public – pouvait très bien servir à détourner l'attention d'un autre site moins visible, mais sans doute beaucoup plus sensible. La Spectre humaine avait donc insisté auprès de l'Exécuteur, non sans mal, pour descendre rejoindre au plus vite le groupe de Feylin dans les niveaux techniques. Alors qu'elle atteignait le secteur des hangars à navettes, les premiers coups de feu entendus avaient confirmé son intuition, et l'avaient incitée à accélérer sa course...

    Bref, toujours est-il que lorsque les trois nouveaux arrivants déboulèrent sans crier gare sur le flanc droit des faux officiers de police turiens, ces derniers les prirent immédiatement pour cible, les obligeant à se jeter aussitôt à couvert derrière les abris les plus proches d'eux: Saïda plongea derrière la silhouette massive d'une borne d'informations publique qui lui faisait face; Damon effectua une roulade qui le plaça derrière une solide banquette de métal adossée à un plot bétonné; quant à Savenus, il se plaqua derrière un angle de mur du corridor. Sans encore relever la tête, Saïda se mit à tonner d'une voix furieuse:

    –- Halte au feu! Agent Spectre! Cessez le feu, nom de Dieu! Vous voulez finir mutés sur Tuchanka, à racler la merde de pyjak radioactive?!

    En dépit du danger de la situation, et des rafales qui s'écrasaient à à peine cinq centimètres au-dessus de son crâne, Damon ne put s'empêcher de lancer à sa patronne sur un ton railleur:

    –- Tu devrais leur faire ton regard qui tue, ô Œil-de-la-Colère!
    –- Ta gueule, Damon!
    râla Saïda. C'est vraiment pas le moment pour les vannes!

    D'où elle se trouvait, Feylin put entendre les deux Turiens échanger sur un ton paniqué:

    –- Esprits! Mais combien ils ont donc rameuté de Spectres dans le coin?!
    –- Ferme-la et continue d'arroser!...

    Les deux imposteurs mesuraient sans doute déjà combien leur situation était désespérée. Pour autant, ils tenaient encore leur position précaire avec la fermeté et le professionnalisme de soldats de métier – ce qu'ils étaient d'ailleurs vraisemblablement. Tous deux tiraient et se replaçaient à couvert en alternance, mitraillant tantôt la position de Feylin qui leur faisait face, tantôt celle de Saïda qui les flanquait, l'un tirant toujours des rafales plus courtes que l'autre, de manière à pouvoir assurer un feu continu sans se retrouver obligés changer en même temps la cartouche thermique de leur fusil Vindicator.

    Saïda héla l'Exécuteur Savenus tapi derrière son coin de mur, depuis sa propre position hachée par les balles:

    –- Monsieur! Je vous assure que ce n'est vraiment pas dans mes habitudes d'ouvrir le feu sur des agents du SSC en uniforme... Mais là, on est bien d'accord que ces deux-là ne font clairement pas partie de vos effectifs?!
    –- Allez-y!
    rétorqua le Turien d'un ton hargneux. Faites donc ce que vous savez faire de mieux, assassin du Conseil!...

    Mais avant même que la Spectre humaine eût pu entreprendre quoi que ce fût, Feylin et son équipe avaient déjà réglé le problème de manière radicale. La chasseresse asari n'eut besoin d'étendre le bras qu'un très bref instant depuis sa couverture, pour ouvrir une puissante Singularité juste au-dessus de la position des deux Turiens. Ceux-ci furent aussitôt happés dans le champ d'attraction de l'anomalie gravitationnelle, et soulevés de terre avant d'avoir pu comprendre ce qui leur arrivait. Dès que les deux pseudo-agents se furent élevés au-dessus de leur bastion, Lenks neutralisa leurs barrières cinétiques et les I.V. de leurs armures d'une seule violente Surcharge de zone. Andrak acheva alors le travail à l'aide de son fusil Chasseur: conjuguées aux traumas corporels déjà causés par la Singularité de Feylin, trois courtes rafales bien groupées suffirent à s'assurer que les deux Turiens ne poseraient plus aucun problème à personne.

    Le capitaine Keren fut la première à s'élancer hors de son abri, en lançant à la cantonade un puissant:

    –- En avant, tout le monde! Go! Go! Go!

    Sans le moindre besoin d'instructions supplémentaires de la part de la Spectre ou de l'Exécuteur, les combattants aguerris vinrent s'aligner comme à l'exercice sur les côtés du grand panneau d'accès au hangar à navettes N°15, parés pour une entrée en force. Implicitement, c'est à Sudaj Lenks, l'Ingénieur attitré de l'équipe, qu'il aurait dû revenir de pirater le verrouillage numérique du portail du sas. Mais l'esprit curieux par nature du Galarien avait d'autres priorités: après s'être agenouillé près des corps des deux faux flics turiens étendus au sol, Lenks activa son Omnitch, et le fit circuler au-dessus de ceux des imposteurs. Il put assez vite annoncer d'une voix forte:

    –- Identifiants du SSC valides, confirmés: officier Primus Ordem, matricule 94.3312-Tu, et sergent Curnan Densimus, matricule...

    À l'énoncé de ce second nom, Septis Savenus écarta vivement le Galarien pour se pencher sur le corps de l'agent turien en question. Ses mandibules s'écartèrent de manière très nette lorsqu'il s'exclama soudain:

    –- Par les Esprits! Celui-là n'est pas Densimus! Le vrai Densimus a travaillé un moment sous mes ordres directs, et je n'oublie jamais un visage... Ce type-là lui ressemble de manière incroyablement proche, mais ce n'est pas lui!

    En l'absence de Lenks retenu par ses examens macabres, c'est Andrak le Franc-tireur qui prit de lui-même l'initiative de commencer à pirater l'I.V. protégeant l'accès au hangar. La tâche ne représentait pas en soi une difficulté majeure pour le deuxième meilleur Omnitech de l'équipe: le verrouillage holographique qui scellait l'entrée passa bientôt de l'orange au vert. Dès que les volets du panneau d'accès se furent rétractés, Saïda et ses agents, ainsi que l'Exécuteur Savenus, s'engouffrèrent à l'intérieur en couvrant tous les angles potentiellement dangereux. Mais il ne rencontrèrent là aucune opposition – ni plus aucune trace de vie, d'ailleurs...

    L'équipe composite venait de déboucher dans un large couloir servant de sas au hangar proprement dit. Des traces d'impacts de tirs, isolés ou en rafales, mouchetaient les murs en plusieurs endroits. Le couloir desservait sur ses côtés plusieurs petites pièces dédiées: entreposage des mécas de servitude, stock de pièces détachées, atelier, armurerie, poste de premiers secours, salle de repos, ainsi qu'un petit centre de régulation du trafic contigu à la baie pour navettes. C'est dans la salle de repos que nos agents découvrirent les dépouilles sanglantes de trois officiers de police turiens et d'un technicien de maintenance galarien. Leurs corps avaient été traînés là depuis le lieu où chacun d'entre eux avait été abattu, en laissant dans leurs sillages un odieux mélange de fluides bleus et verts.

    La station de contrôle n'offrit pas un tableau plus réconfortant. Toujours assises devant leurs pupitres, deux opératrices asari avaient été exécutées d'une balle dans la nuque. Les malheureuses n'avaient visiblement pas eu le temps d'esquisser le moindre geste de défense: elles avaient dû être les premières dont les agents infiltrés ennemis se soient débarrassés, vraisemblablement par crainte d'une possible riposte biotique. Leurs consoles électroniques avaient ensuite été consciencieusement mises hors d'usage par des tirs d'armes automatiques.

    Le message d'alerte posthume du commandant Javier Best prenait tout son sens: c'était bel et bien le coup de force de Cerberus sur la Citadelle, la trahison depuis l'intérieur du SSC qui recommençait!

    Le poste de régulation était immédiatement attenant au hangar, et disposait d'une large baie d'observation qui aurait dû offrir un panorama complet sur celui-ci. Mais le volet d'occultation en avait été abaissé, et coincé mécaniquement en position fermée. De même, les écrans des caméras avaient été vandalisés au même titre que le reste des installations techniques. Il allait donc falloir pénétrer physiquement dans le hangar pour comprendre enfin ce qui était en train de s'y dérouler. Le capitaine Keren se tourna d'instinct vers Andrak Atkoso'dan, dont l'Omnitech disposait du scanner le plus performant de toute l'équipe. Mais le Franc-tireur butarien ne put que hocher la tête négativement:

    –- Brouillage, soupira-t-il. Un camouflage des signatures d'une efficacité à laquelle je n'avais encore jamais été confronté! Pour un peu, je croirais avoir affaire à des Geth...
    –- Espérons juste que ce ne soit pas le cas!
    rétorqua Saïda sur un ton amer.

    À dire vrai, la Spectre humaine n'avait encore pas la moindre idée de ce à quoi elle et son unité allaient devoir faire face derrière cette porte... Elle organisa donc avec le plus grand soin le franchissement de ce dernier obstacle avant le hangar, de manière à pouvoir parer à toute éventualité. Comme d'habitude dans ce cas de figure, c'est Andrak qui ouvrirait la marche: de toute l'équipe, le Franc-tireur était en effet celui qui possédait les barrières cinétiques les plus endurantes, l'armure lourde la plus résistante, et la plus solide constitution. Son large gabarit permettrait en outre aux autres agents de se faufiler sur ses arrières tandis qu'il retiendrait sur lui-même le feu ennemi. Positionné juste derrière le colosse butarien, Damon arma son pistolet lourd Carnifex, les dimensions relativement réduites du hangar ne se prêtant vraisemblablement pas à l'emploi de son cher fusil de précision Veuve Noire. Quant à l'Exécuteur Savenus, dont la sécurité relevait maintenant de la responsabilité de l'Unité N°1, Saïda le plaça d'office en serre-file, au poste le moins exposé, en faisant fi des récriminations prévisibles du vétéran turien.

    Le panneau d'entrée du hangar n'avait pas été saboté, et il était donc possible d'en forcer l'ouverture – même si la procédure de déverrouillage avait bien sûr été réencodée. Étant le plus proche du grand portail, c'est Andrak qui se chargerait une fois encore d'en pirater l'accès. Derrière lui, Damon et Feylin échangèrent un regard anxieux, serrant les lèvres en se demandant sur quoi ils allaient bien pouvoir tomber. Au bout d'une dizaine de secondes, le verrouillage holographique finit par capituler devant les efforts insistants d'Andrak. Dès que les volets blindés se rétractèrent, les agents se ruèrent en avant à la suite du géant butarien...

    ...Et pénétrèrent en plein enfer!

    Le hangar N°15 se présentait sous la forme d'une grande surface carrée, assez haute de plafond, et suffisamment vaste pour y assurer le stationnement et l'entretien d'une bonne vingtaine de navettes légères de patrouille du SSC, ou d'un nombre moitié moindre de canonnières Kodiak plus lourdes. On y trouvait d'ailleurs un mélange de ces deux modèles d'appareils. Pour le malheur de nos agents, on y trouvait hélas aussi deux tourelles Sentinelle, des plates-formes automatisées de défense statique, déployées et programmées de manière à couvrir l'entrée du hangar. Était également présent le trio d'Humains suspects de Zakéra que pourchassait l'unité du capitaine Keren, tels que les avaient décrits le trafiquant volus Tulsan Fornebu qui avait eu affaire à eux: tous trois étaient équipés des mêmes armures techniques de belle qualité, et de casques intégraux dont les visières réfléchissantes dissimulaient leurs traits. Le plus proche d'entre eux s'était retranché à l'abri d'une palette lourde, à exacte équidistance des deux tourelles automatiques. Les deux derniers, quant à eux, étaient postés derrière le canon de portière d'une canonnière Kodiak aux couleurs de la division Intervention du SSC. L'engin était posé moteurs éteints à proximité de la baie d'accès au hangar, de telle sorte que son redoutable canon latéral puisse prendre en enfilade la porte par laquelle l'Unité N°1 venait d'entrer.


    Comme prévu, Andrak encaissa le plus gros de la première salve ennemie; mais cette fois, celle-ci fut si fournie que le grand Butarien aurait très bien pu ne pas y survivre! Ses puissants boucliers furent saturés en l'espace de quelques rafales, et il ne dut qu'à sa vivacité, toujours aussi surprenante au regard de sa robuste carrure, de n'endurer sur son armure lourde que quatre impacts heureusement non pénétrants. Derrière lui, les autres agents se dispersèrent en direction des couverts à leur portée immédiate: Damon et Saïda se jetèrent à l'abri d'un gros tracteur de remorquage, tandis que Feylin, Lenks, et l'Exécuteur Savenus trouvèrent refuge derrière un autre Kodiak du SSC, où Andrak les rejoignit presque aussitôt. Leurs boucliers à tous avaient encaissé de nombreux tirs; mais au final, seuls ceux d'Andrak étaient tombés.

    Les rafales continuèrent à s'abattre sur les positions des agents du Conseil, sans que ceux-ci puissent seulement envisager de relever la tête, encore moins de riposter. L'ennemi avait en effet monté une véritable souricière face à l'entrée du hangar, à l'aide de plans de tir parfaitement étudiés: les maillons de ceux-ci se couvraient mutuellement de manière bien trop efficace, pour que l'on puisse s'attaquer à l'un d'eux sans subir en retour le feu de tous les autres. Damon songea un moment à utiliser le gros lance-grenades M-100 toujours arrimé sur le dos de son armure; mais le hangar n'était pas assez haut de plafond pour permettre un tir en cloche depuis son abri...

    –- Ben là finalement, je crois que j'aurais encore préféré les Geth! grogna le Sniper N7, à qui la situation ne faisait que rarement perdre son sens de la plaisanterie.

    Toujours couvert par le tir de suppression fourni par ses complices ainsi que par les deux tourelles automatiques, l'Humain le plus proche de la position de Damon et Saïda apprêta la grenade avec laquelle il avait l'intention de déloger les deux agents de leur abri. Et il amorçait déjà son lancer, le tronc en pleine rotation, lorsqu'une soudaine explosion localisée juste sous son aisselle gauche vaporisa littéralement son bras! Le torse haché par les éclats en dépit de son armure, l'homme fut violemment projeté du côté opposé à celui de la déflagration qui venait de le tuer sur le coup. Le souffle lui arracha également sa grenade des mains; mais l'engin était heureusement toujours inerte lorsqu'il roula au sol vers la position de Saïda et Damon.

    Damon, justement, avait immédiatement reconnu tous les indices caractéristiques du tir d'un Krysae: un excellent fusil de précision de fabrication turienne, souffrant d'une faible vélocité, mais dont les projectiles avaient l'intéressante particularité de détoner avant l'impact en causant d'énormes dommages dans leur aire d'effet. Or, le lieutenant N7 venait tout récemment de recroiser la route d'une vieille connaissance, une tireuse d'élite de l'armée turienne qui utilisait justement ce modèle d'arme peu usité...

    –- Ardween? lança-t-il au travers du hangar. Major Ardween Khallios, c'est bien toi?
    –- Présente, lieutenant!
    répondit brièvement la voix rauque d'une Turienne, qui résonna dans le vaste bâtiment.

    Ardween Khallios était la spécialiste en armements lourds de l'unité GEIST du capitaine Ransom, que les agents de l'Unité N°1 avaient dernièrement revue avec plaisir dans la Tour du Conseil – donc, un peu l'équivalente du lieutenant da Costa au sein de sa propre équipe. À l'oreille, Damon aurait juré que ce salut lapidaire provenait de sa droite, et plus précisément de celui des murs du hangar sur lequel se dessinait verticalement la saignée du conduit encastré d'un grand monte-charge. Et le Sniper humain lui-même n'aurait pas pu choisir un poste de tir plus discret et mieux exposé que celui-ci pour flanquer la position ennemie.

    Les deux tourelles Sentinelle avaient quant à elles parfaitement détecté l'origine de cette nouvelle menace, et l'une d'elles réorienta aussitôt son canon automatique en direction du monte-charge. Mais l'autre système défensif sembla hésiter dans sa priorisation des cibles, n'en couvrant finalement aucune durant un bref instant. L'I.V. fautive paya cher ce moment d'indécision, dont Damon sut tirer le meilleur profit. Un premier tir de son Carnifex suffit à faire tomber les boucliers de la plate-forme de combat et à faucher son trépied, la faisant basculer sur le côté; le second tir superbement placé ne fit qu'achever le malheureux engin gisant piteusement au sol, qui implosa de manière assez discrète.

    À l'inverse, c'est dans une détonation particulièrement marquante que disparut la seconde tourelle, celle qui avait commis l'erreur de détourner son attention des deux agents, lorsque le capitaine Keren libéra sur elle la Déchirure qu'elle avait commencé à charger depuis un moment déjà. L'attaque biotique ne tint pas plus compte des barrières cinétiques et de l'armure de la Sentinelle, qu'elle ne respectait de toute façon les lois de la physique élémentaire: la puissance du phénomène gravitationnel eut tôt fait d'écraser tout ce qui pouvait l'être, jusqu'à ce qu'elle s'attaque au noyau d'ézo du canon automatique. La déflagration qui en résulta projeta débris et fragments jusqu'à des distances inhabituellement grandes, obligeant les agents conciliens à se plaquer de nouveau derrière leurs abris.

    Ne restaient plus désormais que les deux derniers Humains masqués, acculés dans leur navette derrière leur canon de portière, avec devant eux six combattants aguerris, plus une tireuse d'élite turienne sur leur flanc. Toute tentative de résistance de leur part était donc illusoire, et vouée par avance à l'échec... Damon était d'ailleurs déjà en train d'armer son lance-grenades pour en finir avec ce dernier bastion, quand soudain, la carcasse blindée du Kodiak fut secouée par une implosion spectaculaire! Une boule de feu d'une blancheur aveuglante, encore que d'un diamètre étonnamment réduit, venait de consumer l'intérieur du compartiment passagers où s'étaient retranchés les deux terroristes! La température devait y avoir atteint plusieurs centaines de degrés, car les réservoirs d'hydrogène de la canonnière ne tardèrent pas à prendre feu à leur tour. Le Kodiak ne fut bientôt plus qu'un brasier inapprochable...

    Au mépris de la prudence la plus élémentaire, Sudaj Lenks quitta son couvert pour venir observer de plus près le foyer d'incendie. Les mains posées sur ses hanches plates d'amphibien, l'expert en explosifs de l'équipe put bientôt annoncer:

    –- Charges thermiques, portées à même le corps. Vue puissance détonations simultanées, j'estime: au moins une douzaine par tête de pipe! Ces trucs-là carbonisent jusqu'aux implants chirurgicaux. Traces ADN surement aussi irrécupérables que la navette. M'est avis qu'il ne doit plus rien rester d'eux...
    –- M'ouaip
    , convint le lieutenant da Costa. Moi, m'est avis que c'était justement l'effet recherché: ces filhos da puta devaient vraiment avoir quelque-chose de sérieux à cacher!...

    Feylin Adamas releva un visage tendu de derrière son abri, en demandant d'une voix soucieuse:

    –- Moi, ce qui m'inquiète, c'est: Pourquoi sont-ils restés ici, à couvrir l'accès à ce hangar au prix de leurs vies, alors qu'ils auraient largement eu le temps de fuir avec leur navette? Qu'est-ce qu'ils cherchaient donc à protéger, par la Déesse?!

    Une voix mâle et autoritaire, celle d'un Humain que reconnut aussitôt toute l'équipe, s'éleva en provenance du conduit du monte-charge depuis l'abri duquel Ardween Khallios avait déjà ouvert le feu:

    –- Ça, agent Adamas, c'est la question à quinze millions de crédits... Et je crois que la réponse se trouve tout juste là, à nos pieds! Ramenez-vous donc un peu par ici, et en vitesse!

    La voix en question était celle de l'agent Spectre Tyler Ransom, le patron du major Khallios, et de l'une des deux cellules d'enquêtes spéciales que le Conseil avait placées sur cette mission en complément de l'Unité GEIST N°1. Saïda Keren et ses agents se précipitèrent donc sans plus de méfiance vers l'origine de l'appel. Ce fut pour y découvrir, réunis sur le plateau abaissé du monte-charge, Ransom, Khallios... et à l'intérieur de la gaine latérale d'entretien, ce qui ressemblait furieusement à une fichue bombe!

    Le dispositif se présentait sous la forme six gros cylindres de métal gris, longs de près de deux métres, assemblés en un faisceau hexagonal autour d'un septième tube moins épais qui devait servir d'amorce. L'ensemble était ceint en son milieu par un large anneau d'acier, supportant un mécanisme électronique qui réunissait vraisemblablement minuterie et détonateur. Sur cette sorte de tableau de bord, une lumière clignotante éclairait de manière intermittente l'obscurité du réduit vertical où l'engin avait été placé – ce qui laissait sérieusement supposer que le compte à rebours en avait déjà été activé!

    Le capitaine Ransom commença à livrer quelques rapides explications:

    –- On a trouvé cette saloperie dès qu'on est arrivés en bas. Malheureusement, ni Ardween ni moi-même n'avions les compétences nécessaires pour commencer à désamorcer un pétard de ce calibre! Dans ton équipe, en revanche...

    Tout en parlant, le Spectre humain laissait peser un regard lourdement évocateur sur Lenks, l'Ingénieur galarien de l'unité du capitaine Keren, vétéran du GSI et autorité reconnue en matière d'explosifs et détonateurs en tous genres. Il n'en fallut pas plus pour que Saïda ne désignât d'un geste impératif le redoutable engin de mort à son spécialiste, en lançant un laconique:

    –- Lenks, en piste!

    L'Ingénieur chevronné courut aussitôt s'accroupir devant ce nouveau défi qui se présentait à lui. Après avoir activé son Omnitech, il commença à scanner les différents éléments du dispositif. Ce dernier ne laissait deviner aucun minuteur qui aurait pu donner à l'artificier galarien une idée précise du temps qu'il avait devant lui. Mais presque dès les premières manipulations de Lenks, une projection holographique apparut soudainement au-dessus de la bombe, illuminant les parois du réduit obscur où celle-ci avait été placée! L'affichage digital commença à s'animer en un sinistre décompte, passant de 02:58 à 02:57, puis 02:56...

    –- Oh, que merda! jura Damon dans un souffle.

    Lenks demeura quant à lui aussi imperturbable qu'à son habitude, bien trop absorbé par sa tâche pour laisser échapper la moindre parole inutile. C'est dans le même silence que sans s'être concertés, Andrak, puis Feylin et Damon rejoignirent bientôt leur compagnon galarien dans l'espace confiné de la gaine d'entretien du monte-charge. Tous trois vinrent mettre genou à terre, en formant un cercle tout autour de la bombe. Il n'y avait pas grand-chose qu'ils puissent faire pour aider l'expert du GSI, si concentré sur son ouvrage. Mais ils formaient plus qu'une simple équipe: alors ou bien ils triompheraient tous ensemble, une fois encore, ou bien c'est tous ensemble qu'ils disparaîtraient dans un dernier éclair!

    Le capitaine Keren demeura quant à elle à l'écart en compagnie de l'Exécuteur Savenus, du capitaine Ransom, et du major Khallios. Ce fut pour demander presque immédiatement à son homologue Spectre, à mi-voix mais sur un ton assez vif:

    –- Mais enfin, qu'est-ce que vous foutez là, tous les deux?! Et où sont passés les autres membres de ton unité?
    –- Moi aussi, je suis content de te revoir!
    répartit Tyler avec un sourire narquois. On a intercepté une série de transmissions qui nous ont orientés à la fois sur le transpondeur de ce bahut, précisa le capitaine en désignant l'épave ardente du Kodiak dans le hangar, et sur ce niveau-ci du QG du SSC. Alors quand les deux se sont retrouvés au même endroit, forcément, ça a fait tilt! Bref, avec Ardween, on était déjà au SSC quand on a reçu ton message, et que les alertes internes ont commencé à être diffusées. Et on a préféré prendre l'itinéraire de contournement, pour arriver directement à l'intérieur du hangar depuis la gaine d'entretien de ce monte-charge. Admets que ça a plutôt bien marché, non? Quant à mes autres gusses, ben... je les ai malheureusement détachés sur une autre piste en cours!

    Tout en prêtant une attention plus ou moins soutenue aux dernières phrases de son interlocuteur, Saïda avait commencé à consulter à la volée sur son Omnitech toute une succession de schémas holographiques. Il s'agissait là rien moins que des plans exhaustifs du Quartier Général du SSC, le genre de données ultra-confidentielles auxquelles seuls peuvent avoir accès une poignée de privilégiés dans le secret des dieux – et dont faisaient naturellement partie les agents Spectres. L'Exécuteur Savenus se rapprocha d'elle, d'abord intrigué, puis visiblement ulcéré lorsqu'il réalisa quel était le contenu de ses recherches. Mais avant qu'il eût pu dire quoi que ce soit, Saïda avait stoppé son défilement d'images sur un modèle holographique tridimensionnel bien précis, qu'elle plaça directement devant les yeux du Turien:

    –- Monsieur, lui demanda-t-elle vivement, vous me confirmez que nous sommes bien situés ici juste au-dessous de votre fameux dépôt d'archives sécurisé "Accréditation-Alpha-Plus", où nous étions censés trouver de quoi confondre les agents infiltrés au SSC?
    –- Affirmatif!
    confirma sèchement l'Exécuteur, en braquant une griffe sur un point précis du modèle 3D. Tout juste deux niveaux au-dessous... Il n'y a là aucun hasard, évidemment: tout doit disparaître!
    –- Eeeeeh ben ouais
    , soupira Saïda en hochant la tête. "Protocole Ground Zero", c'est bien de ça qu'il s'agit! 'Fait chier, d'avoir encore raison...

    La Spectre humaine consacra encore un moment à détailler les données techniques du plan. Elle ajouta bien vite:

    –- Les parois de ce hangar sont censées être entièrement blindées: avec les sas et portes également sécurisables, elles devraient normalement contenir la puissance de l'explosion à l'intérieur de la baie. Mais avec la bombe placée ici, juste au-delà du volet de confinement du monte-charge... La gaine montante va rediriger le plus gros de la déflagration droit vers les étages supérieurs! Et les nombreux conduits de ventilation l'y disperseront sur toute la surface de ces niveaux!

    L'Exécuteur turien examinait toujours le plan projeté au-dessus de l'avant-bras du capitaine Keren. D'un seul coup, ses mandibules s'écartèrent lorsqu'il s'exclama:

    –- Grand Esprit! Pile à la verticale de cet endroit, cinq niveaux au-dessus, on trouve aussi le central de régulation du trafic de la Citadelle! C'est là qu'opèrent les services d'assistance à l'approche et à l'accostage des gros bâtiments commerciaux ou militaires... Et c'est de là également qu'on gère le guidage des innombrables lignes de circulation sous pilotage automatique pour navettes civiles, inter- et intra-Secteurs. Si le central est mis hors service, on va droit vers des collisions fatales de vaisseaux de plusieurs milliers de tonnes, et vers des successions de carambolages massifs au-dessus des zones habitées! Il y aura au moins des centaines de victimes! Peut-être des milliers, en l'espace d'à peine quelques secondes!
    –- N'y a-t-il donc pas moyen de réorienter la gestion de ces flux vers d'autres sites?
    demanda Saïda, bien consciente de l'urgence de la situation.
    –- Le poste de contrôle principal est toujours situé dans la Tour du Conseil, soupira Septis Savenus. Mais nous n'aurons jamais le temps d'y rediriger l'essentiel du trafic...

    Damon observa un moment le débat animé entre la Spectre humaine et l'Exécuteur turien, dans leur section du hangar à navettes. D'où il se trouvait, il était trop loin pour saisir les propos qu'ils échangeaient. Le lieutenant N7 redirigea donc son attention sur le travail de Sudaj Lenks, juste devant lui, observant le silence le plus pieux tandis qu'il se concentrait sur les gestes rapides et précis du Galarien. Lorsque l'affichage holographique marqua 01:30, cependant, Damon s'humecta nerveusement les lèvres, puis finit par suggérer avec une gestuelle éloquente:

    –- Enfin quoi, on pourrait pas juste transporter ce foutu bazar ailleurs?! Je veux dire, le déplacer là juste à côté, à l'intérieur du hangar, puis resceller le volet blindé du monte-charge, et nous barrer d'ici en confinant le volume du hangar derrière nous avant l'explosion...?

    Lenks hocha la tête en signe de dénégation, tout en pointant de son long doigt une petite sphère d'un noir mat sans reflets, qui pulsait comme un cœur au creux de la machinerie:

    –- Là: gyroscope activé. Détecterait la moindre instabilité. Modèle expérimental GSI, toute dernière génération: je connais juste assez pour savoir pas moyen de déplacer la bombe sans provoquer détonation prématurée.
    –- Peut-être qu'en emprisonnant le dispositif dans un champ de Stase...?
    risqua Feylin dont les paumes crépitaient déjà de petits éclairs bleus. Je devrais pouvoir maintenir...
    –- Surtout pas!
    hurla Lenks, pour une fois presque paniqué. Module justement calibré pour réagir également aux champs gravitationnels d'origine organique! Mesure secrète du GSI, spécifiquement conçue pour piéger chasseresses biotiques asari: détonerait avant même que Stase soit effective! Hum, serait mieux si tu t'écartais, d'ailleurs, ajouta l'Ingénieur en considérant avec inquiétude les avant-bras de Feylin toujours parcourus d'ondes d'énergie noire. Sans vouloir te commander....

    Feylin recula avec un rictus de dégoût. La paranoïa des Galariens, une seconde nature chez ce peuple, les conduisait à développer continuellement de nouvelles armes spécialement destinées à contrer les points forts des autres espèces connues, même celles de leurs alliés pluriséculaires, au cas improbable où ceux-ci finiraient par se retourner contre eux. C'était là un secret de polichinelle dans l'espace concilien, et ce gadget malsain du GSI en était une nouvelle preuve flagrante. Une autre preuve, plus blessante encore à titre personnel pour Feylin, était le fait que Lenks ait été au courant de cette "avancée" technologique, et n'ait jugé utile de l'évoquer en présence d'une Asari – d'une amie! – qu'une fois mis au pied du mur.

    Entretemps, les deux Spectres humains et les deux militaires turiens, toujours à l'écart du monte-charge, avaient pu constater que leurs communications ne parvenaient pas à transiter vers l'extérieur – conséquence de l'épaisseur des murs d'acier du hangar, et de la défaillance des relais de transmissions internes consciencieusement mis hors service par les terroristes. Saïda Keren finit par saisir vivement le bras du capitaine Ransom, en argumentant d'une voix que le sentiment d'urgence faisait monter dans les aigus:

    –- Tyler, sors d'ici tout de suite, et tâche de passer le plus d'appels possible, sous ton autorité de Spectre, pour faire évacuer les étages supérieurs du SSC, et pour suspendre d'urgence toute opération d'appontage du trafic lourd! Emmène Ardween avec toi; sécurisez le sas blindé du hangar derrière vous. Et si tout ça doit mal finir... alors restez en vie pour nous venger!...» Devant la réticence visible du Spectre humain à abandonner ainsi ses collègues face au danger, Saïda justifia avec brusquerie: «...Bon Dieu, Ty, il faut bien que quelqu'un le fasse! Allez, grouille!

    Le capitaine Ransom n'hésita pas plus longtemps, et commença à courir vers la sortie du hangar. La Turienne Ardween Khallios fit rapidement de même, ne mettant guère de temps à rattraper son supérieur humain au sprint. Saïda Keren se tourna ensuite vers l'Exécuteur Savenus, sachant par avance qu'il lui faudrait faire appel à toutes ses ressources en matière de diplomatie:

    –- Quant à vous Monsieur, tenta-t-elle de le convaincre, je vous prierais de rejoindre le capitaine Ransom et le major Khallios: si cette bombe doit exploser, il n'y a aucune raison pour que vous fassiez nécessairement partie des victimes. Quels que soient les dommages que pourra subir le SSC aujourd'hui, il est préférable d'éviter d'en décapiter également le commandement, alors que la Citadelle s'apprête à vivre des moments critiques...

    Le Turien recula son buste évasé en un mouvement de dignité outragée, tandis qu'il s'exclamait d'une voix tonnante:

    –- Mais pour qui me prenez-vous donc, Spectre?! Est-ce que vous vous imaginez que je vais fuir mes responsabilités et sauver ma peau, quand des dizaines de mes agents, et des centaines de civils que le Conseil a placés sous ma protection, vont peut-être mourir dans les minutes qui viennent? Non, rien à faire: je reste ici, quoi qu'il arrive!

    Le capitaine Keren étouffa un soupir d'agacement. Oh, elle ne s'était guère fait d'illusions, sachant par expérience combien les militaires turiens peuvent se montrer de sacrées têtes de mules, dès lors que leur sens étriqué de l'honneur et de la loyauté entre en jeu. Au moins, elle aurait essayé... Plantant là l'Exécuteur qui demeurait les bras croisés, elle se dirigea alors d'un pas rapide vers son équipe, toujours à l'œuvre autour de la bombe. En se rapprochant de la gaine d'entretien, la Spectre put avoir une vue plus nette sur l'affichage holographique, dont le décompte numérique défilait toujours imperturbablement vers une issue fatale: 00:26... 00:25... 00:24...

    –- Hum, Lenks? demanda prudemment Saïda, qui ne souhaitait pas nuire à la concentration de l'artificier, le seul ici à pouvoir encore tous les sauver.

    Une note de stress de bien mauvais augure perçait dans la voix du Galarien, lorsqu'il établit son rapport sur un débit plus précipité encore qu'à l'ordinaire:

    –- Assemblage élaboré, redondances inattendues. Dispositif contre-mesure du GSI me prive de nombreuses options classiques, me force à me rabattre sur contournements aléatoires. Solutions empiriques, résultat insatisfaisant. Trop court... Ce sera trop court...!

    Tandis que l'Ingénieur luttait contre la montre, s'échinant à faire passer et repasser son Omnitech sur les nœuds de câblages, l'affichage digital continuait à égrener les quelques secondes qu'il restait encore à vivre aux agents, et à toute cette portion des bâtiments du SSC: 00:13... 00:12... 00:11... Lenks gémit de découragement:

    –- Trente secondes... Me faudrait encore au moins trente secondes!... Trop court... Ce sera trop court...!

    ...00:07... 00:06... 00:05... De rage impuissante, Damon finit par se relever d'une détente, tira son pistolet lourd Carnifex, et en poussant un rugissement de désespoir, cribla l'engin de mort à ses pieds jusqu'à ce que la cartouche thermique de son arme crie grâce! L'éclat des impacts fusa au ras du visage de Lenks, qui recula précipitamment ses mains. Contre toute attente, le dispositif soumis à si rude épreuve ne détona pas... En fait, la minuterie s'éteignit même brusquement, lorsque tout l'appareillage tomba hors tension! Lenks, Damon, Feylin, Andrak et Saïda restèrent figés de stupeur devant ce miracle totalement improbable. Et bien qu'il fût généralement plus vif à la détente que ses compagnons, le Galarien mit un certain temps à admettre qu'il était toujours en vie. Ses grandes paupières papillonnaient encore lorsqu'il s'adressa à l'Humain sidéré à côté de lui:

    –- Euh, peut marcher aussi!... Rappelle-moi quelles divinités tu pries?

    D'où il se tenait, l'Exécuteur Septis Savenus semblait tout aussi médusé, tandis qu'il fixait d'un œil incrédule l'énorme pistolet fumant qui pendait toujours au bout du bras de Damon. Il fut bientôt rejoint par le capitaine Ransom et le major Khallios, prudemment revenus dans le hangar après avoir entendu une série de coups de feu au lieu de la déflagration attendue. Le commandant du SSC se tourna vers sa congénère Ardween Khallios, aussi stupéfaite que lui, et lui demanda sur un ton désabusé:

    –- Comment dit-on déjà chez les Humains, major? «Il y a un dieu pour les imbéciles»?
    –- Quelque chose comme ça, Monsieur
    , confirma la tireuse d'élite turienne. Ceci dit, j'ai déjà eu l'occasion de constater que leur audace insensée peut parfois déjouer les pronostics les plus négatifs, ajouta-t-elle en considérant son propre supérieur humain qui se rapprochait à son tour.

    Pendant que tout le monde se remettait plus ou moins bien de la tension dramatique de ces dernières minutes, et de leur dénouement inattendu, Andrak Atkoso'dan se dirigea vers la dépouille du dernier terroriste encore à peu près examinable: celui qui avait été abattu par le major Khallios, et que dans l'urgence du moment, on avait un peu oublié derrière son abri au milieu du hangar. Presque toute la moitié supérieure gauche de son corps avait été réduite en charpie par le redoutable fusil Krysae de la tireuse d'élite turienne; toutefois, sa tête semblait avoir été protégée pour l'essentiel par son casque intégral. L'écran réfléchissant de celui-ci paraissait même à peu prés intact, et occultait toujours le visage de l'homme. Mais Andrak avait le sentiment diffus que c'était justement au-delà de cet ultime voile que se trouvait une partie de la clé du mystère. Inexplicablement, le géant butarien avait aussi une vague intuition de ce qu'il allait découvrir derrière cette visière opaque...

    Rompu aux pièges les plus vicieux tels qu'on les pratique dans les Systèmes Terminus, l'ancien chasseur de primes commença par procéder à un examen visuel très approfondi du corps, en s'abstenant soigneusement d'y toucher. Il était en effet vraisemblable que le fanatique en mission ait été équipé des mêmes dispositifs d'autodestruction qui venaient de réduire ses deux comparses à l'état de cendres inexploitables. De fait, le regard quadruplement affûté du Butarien ne tarda guère à déterminer la présence de plusieurs micro-charges thermiques, dissimulées sous les plaques d'armure du tronc et des membres du macchabée, alors même leurs connexions filaires étaient à peine devinables au niveau des jointures.

    Andrak siffla vivement son collègue Sudaj Lenks, toujours accroupi devant la bombe désormais inerte, afin qu'il vienne mettre à nouveau à contribution ses compétences en matière de désamorçage. L'Ingénieur flageolait encore un peu sur ses longues jambes; mais Andrak savait pertinemment que les Galariens ont la réputation de gérer leurs émotions plus rapidement que les autres espèces – et aussi, que le vétéran du GSI était bien plus résilient encore que la moyenne de ses congénères. Sa frayeur ne serait donc bientôt plus qu'un mauvais souvenir rémanent...

    L'artificier de l'équipe se mit rapidement à l'ouvrage, comme pour mieux oublier l'amertume de son échec récent sur la bombe du monte-charge. Les dispositifs piégeants disséminés sur le corps du terroriste semblaient toutefois d'une facture assez classique, plus classique en tout cas que l'engin trafiqué qui avait causé tant de difficultés à Lenks: ce dernier finit en effet assez vite par lever ce qui tenait lieu de pouce chez les Galariens, sans avoir laissé échapper la moindre parole. Andrak put alors entreprendre de détacher le plus délicatement possible la visière du casque de l'inconnu.

    Même si le Franc-tireur s'était plus ou moins attendu à ce qu'il allait découvrir, la première vision lui causa un sérieux choc! Il s'agissait certes bien là d'un Humain, mais totalement défiguré par les nombreux câblages courant sur la majeure partie de ce qui avait été son visage. L'ensemble laissait la douloureuse impression que ses greffes cybernétiques, posées sans art par un véritable boucher, avaient continué à croître d'elles-mêmes avec le temps! Quant à ses yeux laiteux et inexpressifs, remplacés depuis l'intérieur par ce même type d'implants invasifs, ils ne laissaient plus aucun doute quant à la catégorie à laquelle rattacher l'étrange individu...


    Cette vision d'horreur fit sursauter Lenks, qui recula de deux pas en battant des bras: lui qui d'ordinaire se montrait si flegmatique en toutes circonstances, semblait encore un peu sur les nerfs depuis l'épisode de la bombe et du pétage de plombs de Damon. La voix d'Andrak, par contraste, demeura très calme lorsqu'il énonça comme un simple fait:

    –- Eh bien voilà: ça y est... Nous venons de retrouver la trace de Maya Brooks!

    Intriguée par le manège du Butarien et du Galarien, Saïda vint les rejoindre afin de comprendre ce qui retenait ainsi leur attention. Mais lorsqu'elle aperçut le visage torturé de l'homme étendu au sol, elle ne put s'empêcher de porter la main à sa bouche par réflexe, en étouffant bruyamment un renvoi d'écœurement:

    –- Bordel! parvint-elle enfin à articuler. Mais c'est quoi, cette horreur?! J'avais encore jamais vu un truc aussi dégueu!
    –- Nous si
    , proféra Andrak d'une voix sombre. Et des paquets, qu'on en avait vus alors... C'était sur Alcastarz: la dernière mission de Dame Guerdan Qoliad!... (1)

    [...]

    ______________________________

    (1) Lire Unité N°1: Saison 2, Épisodes 9 & 13: rencontre et affrontements avec les "Implantés". Ces anciens commandos de Cerberus, cybernétiquement améliorés et asservis par la technologie des Moissonneurs, avaient été regroupés après la Guerre sur la colonie pénitentiaire d'Alcastarz, dont Maya Brooks était parvenue à prendre le contrôle.

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